moteur de recherche

"ON VA SE LAVER"
04.03.2019 16:00 Age: 78 days

"ON VA SE LAVER"

Category: Les articles de l'année

""On va se laver"

ou de l’usage éthique du pronom "impersonnel" dans les soins"


Par Anne GRINFELD

 

Anne GRINFELD s'occupe aujourd'hui du développement des compétences à la Direction des Soins et des Activités Paramédicales du Groupe Hospitalier Paris Nord Val de Seine (HUPNVS) après avoir exercé essentiellement comme cadre de santé et infirmière en médecine gériatrique.
 

Article référencé comme suit :
Grinfeld, A. (2019) ""On va se laver" ou de l’usage éthique du pronom "impersonnel" dans les soins" in Ethique. La vie en question, mars 2019.


Le texte est accessible en version PDF au bas de l’article avec des notes explicatives

 



L’utilisation du pronom "on" m’a toujours gênée d’une manière générale, et plus particulièrement à l’hôpital lorsqu’il s’adresse à des patients. De nombreuses soignantes  l’emploient, et même des stagiaires. En tant que cadre de santé, il m’arrivait fréquemment d’en discuter avec les unes ou les autres pour faire valoir combien il est difficile d’employer un pronom impersonnel indéfini dans une relation de soin. De plus, ne pas nommer la personne revenait, dans cet emploi du on, à s’oublier soi-même. Les soignantes m’écoutaient, et les stagiaires qui reproduisaient les jeux de langage de leurs pairs me regardaient d’un air parfois incrédule.
Tout au long de ma pratique soignante, j’ai pu remarquer que ces discussions n’avaient pas vraiment d’effet sur ces jeux de langage – comme si rien n’y faisait. Les soignantes avec qui je travaillais étaient pourtant bienveillantes et attentives à l’égard des patients. Qu’est-ce qu’il leur en coûtait de remplacer "on va se laver" par "je vais vous laver" ?
Eh bien oui, cela a un prix ! En effet, comment dire à une personne dépendante et démente que "vous allez la laver" ? Quelle violence sourde dans cette phrase, comparée à la phrase qui l’édulcore par "on va se laver" ! Ce "on va se laver" est comme un geste d’accompagnement, et si nous poussons plus loin notre réflexion, nous dirons de ce on qu’il cache peut-être un double je. Ce je que je prête à l’autre comme une forme d’humanité que je veux lui redonner face à des comportements que je ne comprends pas toujours.
Ce on a une longue histoire qui commence pour chacun avec celle de sa naissance. Tout d’abord, il y a ce on maternel en direction de son enfant : "on va mettre sa grenouillère". Puis il y a ce on qui adoucit les chutes : "on s’est fait bien mal". Il nous accompagne pendant toute notre enfance et notre adolescence, formant comme une gangue informe qui nous enveloppe. Il est ce on des parents : "on a toujours fait comme cela". Sans appel mais repris par nous malgré tout, jusqu’au jour où apparaît le je, cette identité qui nous est personnelle, et nous fait être une personne à part entière. Puis vient le je-tu de la relation intersubjective que nous souhaitons à chaque adulte.
Quittons maintenant cette philosophie du quotidien, pour aller du côté d’une analyse linguistique et nous demander si le on n’existe que dans sa forme impersonnelle. On est tout d’abord un pronom (en latin pro "à la place" et nomen "nom"), il remplace un nom. Mais est-il pour autant un pronom de personne ?

Parcours linguistique avec Benveniste : un pronom de personne ?


Benveniste  ne le pense pas et parle de la 3e personne comme d’une "non-personne", bien que la 3e personne soit grammaticalement un pronom personnel. Benveniste ne remet pas en cause le fait que toutes les langues possèdent des pronoms personnels et que les distinctions de personne y sont toujours marquées d’une manière ou d’une autre. Le verbe est donc toujours relié à un pronom personnel. Or, dans le chapitre intitulé "Structure des relations de personne dans le verbe" , Benveniste en étudiant les pronoms personnels je, tu et il   regroupe dans un premier temps les deux premières personnes je et tu pour mieux faire valoir leurs différences avec cette troisième personne. L’étude est comparative pour démontrer leurs différences et leurs spécificités, et pour remettre en question "la légitimité" de cette forme (celle de la 3e personne) comme pronom de "personne"  mais non comme pronom personnel. Pour Benveniste, regrouper je et tu a du sens : "Dans les deux premières personnes, il y a à la fois une personne impliquée et un discours sur cette personne. "Je" désigne celui qui parle et implique en même temps un énoncé sur le compte de "je" : disant "je", je ne puis ne pas parler de moi. À la 2e personne, "tu" est nécessairement désigné par "je" et ne peut pas être pensé hors d’une situation posée à partir de "je"" .
À partir de ce présupposé, Benveniste déduit trois caractéristiques de je et de tu :
1.    Leur unicité spécifique   : il y a le je qui énonce et le tu auquel je s’adresse. Nous avons une forme de réciprocité, une sorte de relation inaliénable ; à savoir cette relation qui forme un lien de dépendance ou d’influence réciproque (entre personnes) .
2.    "[…] “je” et “tu” sont inversibles ". Lorsque je parle à tu, tu se pense en je. Cette "inversibilité" est impossible entre je et la 3e personne et entre tu et la 3e personne. Benveniste renforce cette idée deux chapitres plus loin, dans "De la subjectivité dans le langage" , en écrivant qu’ "ils sont réversibles ".
3.    La troisième caractéristique découle des deux premiers postulats. Du premier postulat, "“je” énonce quelque chose comme prédicat de “tu” ". Et du deuxième postulat, "la forme dite de 3e personne comporte bien une indication d’énoncé sur quelqu’un ou quelque chose, mais non rapporté à une “personne” spécifique ". De là, Benveniste en conclut que "[…] la “troisième personne” est la seule par laquelle une chose est prédiquée verbalement ".
Ainsi, la symétrie des trois premières personnes du singulier n’est qu’une symétrie de commodité en conjugaison et en grammaire. La différence de prédication est essentielle et fait de la troisième personne un pronom de "non-personne". Mais Benveniste nous met en garde contre une conclusion trop hâtive qui serait la dépersonnalisation de la 3e personne ; ce n’est pas de l’absence de personne en tant que personne psychologique ou philosophique qu’il est question ici, mais de l’absence, pour cette 3e personne, des caractéristiques personnelles spécifiques de je et de tu. La 3e personne n’est pas le sujet de l’instance du discours , "mais “il” peut être une infinité de sujets – ou aucun " : "Il ne faut donc pas se représenter la "3e personne" comme une personne apte à se dépersonnaliser. Il n’y a pas aphérèse de la personne, mais exactement la non-personne, possédant comme marque l’absence de ce qui qualifie spécifiquement le "je" et le "tu". Parce qu’elle n’implique aucune personne, elle peut prendre n’importe quel sujet ou n’en comporter aucun, et ce sujet, exprimé ou non, n’est jamais posé comme "personne"" . Ce qu’avance Benveniste permet de mieux nous faire comprendre l’expression "on va se laver" ; il y a bien un sujet je qui énonce cette phrase, mais le tu ne peut s’y reconnaître parce que l’absence du pronom je ne peut pas faire advenir ce tu. Il n’y a ni réciprocité ni interdépendance, ni réversibilité. La relation entre le locuteur et l’interlocuteur n’est effective qu’entre un sujet je qui énonce le tu (vous). Je parle à tu (vous), donc je me pense comme je parce qu’il y a un tu, et tu se pense en je. Il existe bien une réciprocité dans la réflexivité qu’amène l’emploi des deux premières personnes. Benveniste en conclut que  "le même verbe, suivant qu’il est assumé par un "sujet" ou qu’il est mis hors de la "personne" prend une valeur différente"  .
La 3e personne est donc bien un pronom personnel d’un point de vue grammatical, mais elle est impersonnelle dans les instances du discours. Son indétermination tient à son statut de non-personne, selon la démonstration ci-dessus de Benveniste. Ce dernier va plus loin en affirmant que "Tout ce qui est hors de la personne stricte, c’est-à-dire hors du "je-tu", reçoit comme prédicat une forme verbale de la "3e personne" et n’en peut recevoir aucune autre"  . Et la 3e personne est la seule à pouvoir prédiquer une chose verbalement. Le on mettra alors l’accent sur l’objet de l’énoncé, c’est-à-dire l’action de se laver. Mais, dans une relation soignante, cela pose le problème de l’absence de réciprocité puisque le je et le tu n’y sont pas convoqués. L’acte de se laver apparaît en grand format dans cet énoncé non personnel. Benveniste y revient au chapitre "La nature des pronoms"   : "Il y a des énoncés de discours qui, en dépit de leur nature individuelle, échappent à la condition de personne, c’est-à-dire renvoient non à eux-mêmes, mais à une situation "objective". C’est le domaine de ce qu’on appelle la "troisième personne"". Ce qui fait dire à Benveniste qu’une des propriétés de la troisième personne est "de se combiner avec n’importe quelle référence d’objet ". De plus, en dehors de la "corrélation de personnalité " que représentent je et tu, une autre propriété peut être mise en exergue, celle de "n’être jamais réflexive de l’instance de discours ". La phrase "on va se laver" est comme lancée à la cantonade, n’appelant pas un interlocuteur particulier, ni une réflexivité sur soi-même et sur autrui. L’objet seul reste le primat de la phrase. Et Benveniste ajoute qu’ "Il faut garder à l’esprit que la "3e personne" est la forme du paradigme verbal (ou pronominal) qui ne renvoie pas à une personne, parce qu’elle se réfère à un objet placé hors de l’allocution" . Si la 3e personne n’est pas le sujet de l’instance du discours, il accorde alors aux protagonistes de l’action, au mieux un flou sûrement pudique, ou, au pire, ce on de l’habitude non habitée. Aussi, les deux locuteurs seront tous les deux tournés vers l’objet de l’énoncé, c’est-à-dire, dans le cas qui nous occupe, vers l’action à faire : celle de (se) laver. Dans cette énonciation, la relation soignante n’est plus asymétrique, mais n’est pas symétrique pour autant : elle est absente, ou tout au plus suggérée. Et cette absence de relation marquée par l’énonciation non personnelle peut être prise, dans certaines situations, pour un acte de dédain, voire de mépris. C’est comme cela que le reçoit le milieu institutionnel.

Un pronom ambigu mais qui néanmoins nous parle d’un humain


Cela dit, dans "On l’illusionniste ", Françoise Atlani remet en cause la notion de "non-personne" développée par Benveniste : "On ne réfère qu’à de l’humain : dans ce cas, il semble difficile qu’il puisse être considéré à son tour comme une non-personne" . Françoise Atlani différencie en effet le pronom on du pronom il qui reste, quant à lui, attaché à cette désignation de non-personne. Et ce pronom on prend une forme personnelle par syllepse ou par interprétation. "Syllepse" signifie que, dans une phrase, les mots sont accordés en genre et en nombre, non selon les règles de la grammaire, mais selon le sens. La syllepse et l’interprétation d’un énoncé permettent à on de prendre la forme de je, tu, il, nous, vous, ils. Mais, pour ce qui est de l’interprétation, cela reste une "identité de fonctionnement ". Le on est ambigu. Il se dérobe. Mais c’est cette dérobade qui en fait un pronom si particulier qui nous interroge aujourd’hui. Au vu de ce qui précède, sa singularité en fait-il pour autant un pronom de l’intersubjectivité ? C’est la question que pose Françoise Atlani et à laquelle elle tente de répondre. Elle voit dans le on une marque frontière entre objectivité et subjectivité. Il est subtilement placé à la lisière de l’une et de l’autre. Le pronom personnel on se place comme sujet du verbe, mais peut interpeller ou non son interlocuteur, ou l’interlocuteur peut ne pas se sentir concerné par l’énonciation.
Mais, dans un contexte d’énonciation bien circonscrit d’un point de vue spatio-temporel – temps de la toilette, unité de soins, deux personnes en face à face –, il y a bien le je qui énonce le "on va se laver" à un tu. Si l’interlocuteur décide de se reconnaître dans ce on énoncé par la soignante, le tu se pense comme un je à qui l’on s’adresse. Nous pouvons peut-être émettre que le on s’identifie à un double je. Ce double je est comme un fantôme, un voile en transparence, de par le on. Cette frontière entre objectivité et subjectivité où l’interlocuteur est un je en puissance qui décide de s’acter ou pas dans la réception du message adressé.

Un pronom trop humain ?


Poursuivons notre réflexion en nous rappelant que on vient du latin homo qui signifie homme. Par exemple, "on dit" pour "l’homme dit" ou "on va se laver" pour "l’homme va se laver". Le Petit Robert note aussi que le on, qui signifie depuis le Moyen Âge "les hommes", s’emploie encore aujourd’hui "pour éviter un hiatus, une cacophonie" : "ce que l’on conçoit bien" pour "ce que les hommes conçoivent bien". Il y avait alors une place à prendre dans la langue française pour que les grammairiens, les linguistes gardent le on. La langue est vivante. Le parler est fort. Et ce on décrit ce qui, tout en imprécision, peut être précis. Expliquons-nous : on, de par son étymologie, fait référence au caractère humain de son sujet. En revanche, comme nous avons pu le constater précédemment, il est parfois difficile d’identifier de qui on parle : "[Aussi] le pronom on renferme, en ses deux lettres juxtaposées, le paradoxe de la sémantique. D’une part, on établit la présence d’un ou de plusieurs êtres humains comme agissant, percevant, sentant ou subissant une action, bref comme le sujet concerné par une situation décrite. D’autre part, l’identification de ce ou ces être(s) humain(s) repose sur toute la complexité des indications contextuelles, des connaissances communes et des idées préconçues de l’ontologie du monde des locuteurs" . Une tension se situe alors dans ce "sujet clitique   qui n’a aucune valeur référentielle et ne nous informe que du caractère humain de son référent ". Pourquoi avoir préféré garder ce pronom qui nomme sans jamais nommer ? Et pourquoi préférer employer on plutôt qu’un pronom défini personnel tel que je, tu, nous, vous, ils ? Parfois il est plus facile d’aborder une personne en faisant un pas de côté, ce que permet le on. Nous nous rappelons avoir employé le on à dessein avec une patiente. Pour commencer, ce on permettait une approximation, un tâtonnement dans la relation initiée. Comme des enfants qui ne se connaissent pas et font connaissance. Une sorte de sas de reconnaissance. In fine, avec cette patiente, nous avons poursuivi la conversation en employant je et vous. Certains écrivains, comme Annie Ernaux, l’emploient volontiers et également à dessein. En effet, Annie Ernaux emploie le on plutôt que le je dans son œuvre littéraire. C’est un on d’évocation, de souvenirs collectifs et "du monde qui nous entoure ". Nous dirions que nous nous laissons impressionner par ce on comme un lecteur de poésie peut se laisser impressionner par les images, les sons évocateurs d’une prose. Nos ressentis sont de l’ordre de l’émotion, de l’affect, avant d’être de la pensée. Une parole qui ne nomme pas, mais qui dégage peut-être, dans sa forme, de l’humanité. Cette humanité qui est souvent indicible et qui nous touche lorsque certains auteurs savent nous la transmettre.
Au vu de ce qui précède, dans l’expression "on va se laver", nous pouvons imaginer une sorte de pudeur dans le choix et l’énonciation de ce on. En effet, la caractéristique d’être humain est maintenue dans ce on d’interpellation, mais la nomination reste voilée pudiquement derrière l’emploi de ce pronom – pour éviter la violence qu’il y aurait là à nommer la personne dont la toilette doit être faite. Énonciation doublement pudique car la toilette est un acte qui relève de l’intimité. Aussi, les aides-soignantes dont il était question au début ressentent sûrement cette violence implicite faite à un adulte à qui elles doivent faire la toilette. Le on permet effectivement d’adoucir cette situation. Reprenons une autre expression développée dans Être et temps par Martin Heidegger sur le on, qui est celle du "on meurt", ou plutôt de l’impossibilité de dire la mort et de la vivre en tant que telle car "tu meurs, je meurs, il meurt", mais "on ne meurt pas". Cette analogie me permet de défendre l’idée qu’ "on ne va pas se laver". Double paradoxe d’une énonciation qui dit ce qui se passe sans qu’aucun des protagonistes ne soit identifié. Mais contrairement au propos de Heidegger qui est péjoratif à l’égard du "on" (le discours du "on" serait celui de l’inauthenticité face à la mort en propre), notre propos permet de renforcer l’idée développée précédemment selon laquelle cette expression met effectivement à distance la violence faite à l’adulte qui a besoin d’être lavé et au soignant qui doit l’aider à combler ce besoin. Cette intuition fine et cette intelligence pratique des soignantes sont souvent niées dans les discours institutionnels sur la bientraitance, qui les obligent à éviter l’emploi de ce pronom. Pourtant, si nous nous penchons sur ces savoirs relationnels acquis par l’expérience, l’emploi d’un tel pronom s’explique dans certains contextes, il est même attendu.

De la difficulté à nommer


"Nommer n’est jamais un acte innocent, il est même un acte à la limite de l’impossible ". Dans cette "aporie de la nomination ", nous pouvons choisir de ne pas recourir aux pronoms personnels pour mieux interpeller ou parfois aussi parce que nous ne savons pas interpeller l’autre. Nous laissons un espace de flou où chacun peut se reconnaître ou pas. Utiliser ou non le "on" est une question de choix. Elle devrait être intentionnelle pour qu’elle ait du sens. Puisque "on" existe, il est légitime de l’employer, si paradoxal soit-il d’employer un pronom qui ne nomme pas. Dans l’expression "on va se laver", ce qui peut être dérangeant, c’est le fait de choisir ce pronom parce que nous ne connaîtrions pas le nom du patient, mais seulement son caractère humain. En revanche, si "on va se laver" est employé de manière délibérée, la reconnaissance du caractère humain du patient prend alors une autre dimension, une supra-dimension : la prise de conscience de son humanité tout entière. Encore faut-il la faire ressentir à notre interlocuteur.
Reposons-nous la question de qui parle à qui dans "on va se laver" lorsqu’une soignante s’adresse à un patient. Le mot le plus important de la phrase pour sa compréhension ne serait-il pas le terme se qui amène une réflexivité ? Ce choix langagier d’employer se a du sens. Ce n’est pas "on va vous laver", qui aurait l’avantage de clarifier d’emblée les interlocuteurs. On aurait la valeur d’un pronom personnel stylistique en lieu et place du je de la soignante, et vous celui du patient, par exemple. (Écartons le tutoiement un peu cavalier du "on va te laver".) Dans "nous allons nous laver", nous voyons que le se englobe en quelque sorte le on. Seulement, là, dans le contexte d’énonciation, la soignante ne va pas se laver. De cette phrase si familière, entendue dans les couloirs des hôpitaux, nous pouvons en déduire deux autres : la soignante va laver, le patient se faire laver. Le on est un nous dissocié. L’intention est dans le contexte, d’où le détachement de la seconde figure du on qui sera dans l’action de laver pour la soignante alors que l’intention sera d’être lavé pour le patient. Nous avons une polyphonie   de sens qui tient à la signification de la phrase en elle-même et au sens de l’énonciation au sein d’un contexte. Le contexte a aussi son importance. Si la soignante en connaît davantage sur le patient que la seule nature de sa pathologie, c’est-à-dire son nom, son histoire de vie, ses habitudes, son caractère, ses préférences, nous pouvons là encore entrevoir une manière d’édulcorer la violence faite à l’autre et à soi de devoir faire une toilette à une personne adulte. Ce serait alors un geste d’accompagnement. Mais ici, le choix s’est également posé sur se : il amène un regroupement du locuteur et de l’interlocuteur dans la même phrase.
Toutefois, en ce qui concerne notre sujet, le contexte a son importance et s’établit dans l’oralité du discours et "L’échange oral entraîne une certaine instabilité référentielle des pronoms, qui construisent directement l’espace intersubjectif, tant pour le pôle locuteur/énonciateur (je, nous, on) que pour le pôle interlocuteur/co-énonciateur (tu, vous, on), de sorte qu’il est parfois difficile d’en définir la valeur" .

Conclusion


Commençons par rappeler que l’intension (avec un "s") est le sens que l’on peut attribuer à une phrase hors contexte. Alors que l’intention (avec un "t") est le sens visé dans une certaine situation . Servons-nous de l’"instabilité référentielle" évoquée plus haut, pour écarter le contexte et ne gardons que l’intension au profit de l’intention. Nous savons bien que la soignante ne va pas se laver mais c’est tout comme. À l’instar d’une formatrice à l’IFSI (Institut de formation en soins infirmiers) qui nous racontait qu’elle n’employait le on que dans une situation bien particulière avec l’étudiant. Ce n’est que lorsqu’elle percevait des difficultés chez ce dernier qu’elle l’employait. Elle nous indiqua que c’était pour le soutenir dans sa recherche. Nous pourrions appeler cela un portage, et le rapprocher de l’expression "on va se laver" : nous portons l’autre qui ne peut plus se laver seul et nous le faisons ensemble. Le patient n’est plus seul dans sa difficulté pour satisfaire certains de ses besoins. Il est renforcé par la présence du soignant. Renforcer, c’est amener un renfort, étayer, consolider. Ici, le locuteur et l’interlocuteur sont ainsi réunis dans le on.