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L'INFORMATISATION HOSPITALIERE
02.01.2018 18:13 Il y a: 290 days

L'INFORMATISATION HOSPITALIERE

Categorie: Les articles de l'année

 

L’attention au patient devant l’informatisation hospitalière à marche forcée : une « technophilie tolérante » est-elle possible ?

 

Par Ronan LE REUN

Après plus de 20 ans comme médecin généraliste à Brest, Ronan LE REUN se met à travailler à partir de 2009 à la DSI (direction des systèmes d’information) comme responsable de l’informatisation du processus de soin au CHRU de Brest. Depuis 2016 il est également étudiant au Master de Philosophie, parcours « Ethique médicale et hospitalière » de l’Université Paris-Est Marne-la-Vallée (Ecole éthique de la Salpêtrière).

 

Article référencé comme suit :

Le Reun, R. (2018) « L’attention au patient devant l’informatisation hospitalière à marche forcée : une « technophilie tolérante » est-elle possible ? » in Ethique. La vie en question, janv. 2018.

 NB : l'article est accessible en PDF en bas de document

 

 

L’attention est changeante, tout en nuances, faite pour capter les stimuli extérieurs à notre corps, mais aussi pour exprimer nos propres intentions. C’est cette dualité, qui, combinée à son polymorphisme, la rend complexe et propre à chacun. Elle évalue le présent, mise sur l’avenir, anticipe notre agir et ses conséquences et précède ainsi, par un processus de filtrage cognitif, notre décision.

Notre environnement social nous invite à chaque instant à porter notre « attention à ». Nous ressentons dans notre quotidien une saturation attentionnelle permanente, sommés de faire des choix. Quant à l’univers professionnel, il exige de l’attention, même si celle-ci est parfois au second plan derrière l’exigence du rendement. En milieu hospitalier, la question est posée de savoir si l’attention des soignants se modifie avec l’arrivée brutale d’un nouvel outil technique dans leur pratique quotidienne pour remplacer définitivement le papier et le crayon : l’ordinateur.

Depuis quelques années, les établissements de santé en France vivent une révolution technique informationnelle en phase d’accélération tant les injonctions institutionnelles conduisent à une informatisation à marche forcée, et c’est sans nul doute la mise en place de la dématérialisation du dossier médical du patient (DPI : dossier patient informatisé) qui suscite le plus d’interrogations. Les soignants manifestent un rapport ambivalent à l’outil technique. Selon leurs dires, un retour en arrière au papier est inenvisageable mais parallèlement l’usage de l’ordinateur génère une surcharge cognitive, trouble leur concentration et, perturbant l’attention, s’avère délétère dans leurs relations singulières avec les patients. La technique déplacerait ainsi l’attention du soignant vers une machine au détriment de la relation humaine.

 « Soit je m’occupe de mon ordinateur, soit je m’occupe de mon patient ; ça devient inhumain de travailler comme cela avec tous ces ordinateurs, je n’en peux plus ». Ce verbatim, entendu fréquemment, témoigne d’une tension latente, comme si l’attention, ayant atteint son seuil de saturation, se séparait en une attention anthropocentrée d’une part ou technocentrée d’autre part.

Qu’en est-il vraiment ? Pourquoi et comment ce changement radical d’outil de travail, ce passage du simple papier-crayon à l’ordinateur, a-t-il modifié l’attention du soignant ? L’ordinateur connecté reste à la fois suspect et indispensable, la définition même du pharmakon, qui lui confère, aux yeux des plus sceptiques, un statut de cadeau empoisonné incontrôlable. Comment les soignants perçoivent-ils cet outil ? Comme une technique intrusive qui contrôle et synchronise en temps réel toutes les singularités d’un établissement, ou simplement comme une singularité technique au service des soignants et des soignés ? L’ordinateur est-il vécu comme « maltraitant » ou « bienveillant » et perturbe-t-il l’attention naturelle pour en faire une attention contre nature ?

L’informatisation des établissements de santé consiste à implanter, dans toutes les unités de soin, des ordinateurs dont les contenus sont des logiciels permettant une prescription médicale qui alimente un plan de soin paramédical et une dispensation pharmaceutique automatisée. Cette mise en œuvre du dossier patient informatisé comporte un versant technique au sens de la mise en forme, et un versant humain qui sous-tend une dimension culturelle et organisationnelle. Mais la brutalité de l’informatisation d’un service de soin ne laisse que peu de place à l’anticipation de la réorganisation du travail et donc en amont à une appropriation sociale de ce nouvel outil technique. Cette carence d’adaptabilité organisationnelle va contribuer au mésusage de l’ordinateur et à un possible parasitage de l’attention. L’informatisation des services de soin est donc d’abord technique, induisant comme perception « une rationalisation informatique du travail » (1) et par là même une méfiance.

 

La technique redéfinit l’êthos ; « digital natives » contre « digital migrants »

La technique informatique remodèle l’environnement de travail du soignant en redéfinissant les trois unités que sont le temps, l’espace et l’action.

Le milieu hospitalier n’échappe pas à l’instantanéité de l’information, exigence de notre société technicisée. L’information y est désormais transmise en même temps qu’elle est créée. La technique a ainsi reconfiguré le temps. La rapidité informatique contraste avec le temps long du soin.

Un réseau virtuel s’est créé pour échanger, transmettre, consulter, stocker, analyser les données. Au final c’est un espace qui ne cesse de croitre. Les Big Data sont désormais le dénominateur commun des hôpitaux. Cette mise à disposition de l’information est l’ébauche d’une forme de socialisation de la technique, et l’attention du soignant y est palpable. L’informatique est à la fois facilitateur de liens et exhausteur de rigueur.

Les différents retours d’expérience menés dans les unités de soin ont mis l’accent sur l’effet positif des formations à l’outil informatique dans l’accompagnement au changement, mais ont aussi montré une cassure générationnelle pour faire avec cette nouvelle technique, ce que confirme Natalie Depraz : « Cependant, alors que les plus jeunes pratiquent une attention multifocale de façon assez spontanée et aisée, les adultes vivent souvent cette situation comme une source de tension nerveuse et de brouillage attentionnel » (2). Cela rejoint les concepts de « Digital natives, Digital migrants » de Marc Prensky, chercheur américain spécialiste des questions d’éducation à l’heure du numérique, concept que Jean-Michel Besnier reprend dans son ouvrage L’homme simplifié. Les jeunes soignants, les « Digital natives », médicaux ou paramédicaux n’ont connu que le monde du numérique. Pour eux l’action est aisée, naturelle. Pour les soignants plus âgés, les « Digital migrants », l’action est guidée par un contrôle permanent des intentions, génératrice parfois d’épuisement professionnel émotionnel.

 

Le soignant évolue, prodigue des soins au sein de cette triple polarité (temps, espace, action) en véritable « homme de faire » : Il doit apprendre à faire avec la machine, faire dans un espace virtuel, faire en intégrant la rapidité informatique.

 

L’informatisation éprouve le soignant

L’attention, « adjuvant dynamique de la perception » (3), est complexe. La dichotomie classique que fait Husserl de l’attention, en « attention comme visée » (das Meinen) et « attention comme intérêt » (das Interesse), respectivement sur un versant qualitatif et quantitatif, peut-elle nous aider à éclaircir ce verbatim « soit je m’occupe de mon ordinateur, soit je m’occupe de mon patient » ? Qui de l’ordinateur ou du patient hérite de la visée et de l’intérêt ? Ce qui est visé est ce qui est essentiel, circonscrit, ce qui n’est pas visé est ce qui est accessoire. L’intérêt cherche une satisfaction. « Ce qui, pour nous, est cependant suffisant, c’est l’indication selon laquelle la visée et l’intérêt se distinguent de façon évidente par cela que ce dernier est un acte affectif (Gemütsakt), alors que la visée ne l’est pas » (4). Au final c’est peut-être l’émotion qui dictera visée ou intérêt. Le soignant éprouvé, vulnérable, entremêle ses sentiments, ne sachant s’il faut seulement être attentif, ou se rendre attentif à ce nouvel outil, porter son intérêt à la relation humaine ou à la technique.

Selon l’approche heideggérienne, on peut dire que la technique informatique « arraisonne » le soignant et dans notre contexte transforme son attention en matière première, en ressource exploitable. Le soignant est commis par la technique, sommé de mobiliser son attention. Cet arraisonnement (Gestell) transforme l’homme de « faire » en « fond » disponible, en réservoir attentionnel. L’attention est obtenue, transformée en concentration, en visée et commuée en actes. L’attention à l’outil informatique est ici volonté et effort (je dois rester attentif) et contrôle (je suis compétent ou non). Si les « Digital natives » développent une ubiquité attentive, les « Digital migrants » vont se sentir aimantés par l’écran, et devront « être attentifs » et « faire attention ». L’outil commande d’ « être » et de « faire », deux formes de dévoilement qui vont entraîner le soignant à s’adapter aux quatre critères techniques d’exigence de l’outil informatique : les critères DICP (Disponibilité, Intégrité, Confidentialité, Preuve ou Traçabilité).

D comme disponibilité : « Etre » disponible. Les ordinateurs et le SIH (système d’information hospitalier) doivent être disponibles pour garantir en permanence la communication et l’échange des données. La technique somme le soignant de soutenir son attention, d’être entièrement disponible devant l’écran.

I comme intégrité : « Etre » intègre. L’intégrité technique est l’objectif d’exactitude et de fiabilité des données. L’intégrité professionnelle peut se définir comme une probité sans faille, une fidélité aux valeurs morales. Quant à l’intégrité attentionnelle on pourrait la considérer comme une juste mesure entre deux extrêmes : un vice par défaut, l’inattention, et un vice par excès, l’attention plurielle ou l’attention panoptique pour reprendre le concept de Jeremy Bentham.

C comme confidentialité : « Faire » selon sa déontologie. La confidentialité permet de réserver l’accès aux données aux seules personnes autorisées par les droits d’habilitation. La technique favorisant l’accessibilité des données, le soignant va devoir maintenir son attention dans une éthique déontologique, une attention respectueuse d’autrui.

T comme traçabilité : « Faire » selon l’obligation institutionnelle. La traçabilité permet l’investigation en cas de dysfonctionnements et incidents. Cette obligation de traçabilité est une épreuve pour certains soignants, une obligation acceptée pour d’autres.

 

Rapport humain altruiste ? Rapport technique égoïste ? Dépasser les caricatures

Tiraillé entre une attention altruiste vers un être souffrant et une attention égoïste vers une technique, c’est la nature même de notre mode de relation au monde qu’il faut comprendre. Comment sélectionner ce qui est important et qui nous entoure ? Vouloir privilégier le patient au détriment de la technique informatique, c’est remiser la technique à un simple usage et privilégier l’hypothèse altruiste de notre relation au monde. Mais en examinant ce que Michel Terestchenko nomme « Le conflit des préférences » (5), nous nous apercevons que notre représentation dualiste, altruisme/égoïsme, doit s’interpréter en incluant la technique.

L’attention au patient : une attention seulement altruiste ? Le soignant et le soigné se nourrissent mutuellement de l’attention que chacun porte à l’autre. Mais la multiplication des protocoles, procédures, tend à automatiser certaines tâches, et nivèlent l’attention à un moindre degré d’intensité. Le soin au patient dénote un souci de faire le bien d’autrui. Mais il recèle une part d’égoïsme, de bien faire pour soi. Soigner en étant fidèle au protocole et en conformité avec les recommandations professionnelles, matérialise une voie toute tracée pour une attention qui se repose dans la certitude.

L’attention à la technique : une attention seulement égoïste ? L’attention à la technique informatique semble avoir comme unique finalité le respect des obligations institutionnelles. Bien maîtriser l’ordinateur apporte un bien-être à soi, diminue le niveau d’attention concentration et peut même avoir un effet paradoxal, celui que Natalie Depraz nomme « L’attention génératrice » (6). C’est l’effet coach, la technique informatique guide le soignant, potentialise son attention, l’économise : une vision restrictive, égoïste, dénuée de tout altruisme ? En prenant soin des données saisies dans l’ordinateur, le soignant irrigue le dossier informatisé du patient et impacte ainsi l’attention des autres soignants.

Il convient donc de ne pas opposer frontalement altruisme comme seule dimension éthique du soin, laissant l’égoïsme à un bas niveau d’attitude psychologique dénuée de toute morale. Altruisme et égoïsme s’entremêlent dans un écosystème grâce à un médiateur, la technique. La valorisation de l’attention nous projette vers l’avenir, mais le soignant est encore dans cette dualité d’ « être » et de « faire », alors que la médiation technique le porte vers l’« être » et le « devenir », en somme vers l’individuation.

L’attention, selon Simone Weil, nous invite à être en attente, à se déprendre de soi, mais ne signifie pas pour autant une quelconque passivité qui s’opposerait à l’activité débordante d’une attention concentration où se mêlent effort et volonté. Pour Simone Weil, l’attention est un effort, mais un effort qui n’agit pas : « L’attention est un effort, le plus grand des efforts peut-être, mais c’est un effort négatif. Par lui-même il ne comporte pas la fatigue » (7). L’attention doit être comprise comme une intensité consentie d’ouverture, une dynamique prête à accepter la contingence et non plus exclusivement les certitudes.

L’attention évolue dans une temporalité. Soigner c’est aussi faire des choix : une attention qui semble s’arrêter nette à la décision, mais qui se poursuit en liant le sujet avec l’objet de son agir professionnel. Il n’y a pas d’opposition entre une attention focalisée, brève, forme d’éveil intense au « présent du présent » (8), et une attention de fond, une attente, une forme de veille indifférenciée au « présent des choses futures » (9). L’attention est à la fois immédiate intuitive et médiate discursive.

Mais qu’en est-il de l’attention portée à l’ordinateur, peut-il être perçu autrement qu’un assemblage abstrait de matières ? Comment comprendre cette affirmation que Simondon nous livre : « L’opposition dressée entre la culture et la technique, entre l’homme et la machine, est fausse et sans fondement ; elle ne recouvre qu’ignorance ou ressentiment » (10). Faut-il comprendre que la culture et la technique sont compatibles ? La pensée sociale de Simondon va entièrement dans ce sens et contraste avec une position opposée d’Ellul pour qui : « […] culture et technologie sont deux termes radicalement séparés. Aucun pont n’est possible entre les deux. Les accoupler est un abus de sens et un non-sens » (11). Ellul développe un humanisme qui rejette la technique. Simondon s’oppose à ce « facile humanisme », à ce rapport séculaire à la technique, et propose de le remanier par un possible couplage de l’homme avec la machine : la technique doit être incorporée à la culture.

 

Vers une socialisation de la technique informatique

Chez les soignants, l’opinion partagée est que l’arrivée des ordinateurs comme nouvel outil de travail, déshumanise le soin. Ils sont préoccupés par cet objet abstrait donné hic et nunc et le primat de l’usage l’emporte. L’ordinateur est considéré comme une machine fermée sur elle-même, abstraite, instrumentalisant le soignant, et Simondon évoque deux attitudes contradictoires à savoir « […] la culture traite les objets techniques comme de purs assemblages de matière […] et suppose qu’ils sont animés d’intentions hostiles envers l’homme » (12). Une contradiction frappante qui entretient un sentiment de déshumanisation du travail. Simondon condamne cette position technophobe, et s’érige aussi contre l’idôlatrie. Comment sortir de cette impasse qui oppose technique et culture ? Simondon nous propose une phénoménologie de la technique pour comprendre et prendre conscience de la réalité humaine qui existe dans la réalité technique. Ce n’est pas la technique qui a déshumanisé l’homme, le soin, c’est l’homme qui a déshumanisé la technique. Cette compréhension passe par une connaissance des objets techniques et du mode de relation de l’homme au monde.

L’ordinateur est une machine, un « individu technique » pour Simondon. Cette existence abstraite des ordinateurs masque en réalité un humanisme, « un humanisme par excellence, parce que vecteur d’universalité et d’émancipation » (13) selon Gilbert Hottois. Le passage de l’objet abstrait à l’objet concret est un « processus de concrétisation » ; processus qui associe les fonctions techniques et l’environnement de l’objet technique. En ce sens, « l’objet technique concret, c’est-à-dire évolué, se rapproche du mode d’existence des objets naturels » (14).

La technique ne fait donc pas qu’arraisonner les soignants, pour reprendre l’approche heideggérienne, elle va créer une relation réflexive entre eux et la machine, entre eux et le réseau constitué. La concrétisation permet la coexistence de l’homme avec la machine : chacun se libère, l’objet technique de sa réductibilité à l’usage, et l’homme de sa simple fonction d’utilisateur. La pensée simondonienne est une pensée de la technique comme existence et devenir. Mais ce processus de concrétisation, cette individuation, ne vont pas de soi, ils se font dans une relation entre l’objet technique et son milieu que Simondon nomme « milieu associé ». Milieu, non pas dans le sens d’environnement, mais milieu avec qui l’objet concret a des relations de causalités récurrentes.

La définition que Simondon donne du milieu associé se trouve dans son exemple modélisé de la turbine Guimbal (15). Le milieu associé est un milieu technique et géographique à la fois, un milieu créé pour, et par, l’objet technique et qui va influencer son fonctionnement interne et son proche environnement. Le milieu associé est la condition de l’individuation de l’objet technique. Il maintient, ce que Simondon nomme, une « métastabilité » permettant à l’objet technique de rester en devenir.

Les ordinateurs qui ont été installés dans les services de soin sont des objets techniques connectés les uns aux autres. Cet ensemble a été conçu sans vraiment imaginer en totalité et en même temps le milieu associé, défini dans le contexte hospitalier comme technique, culturel et organisationnel. L’aspect purement technique a primé, et le milieu associé, dans son état actuel incomplet, ne peut pas jouer pleinement son rôle de médiateur entre les individus techniques, les ordinateurs, et les individus naturels, les soignants. Ce concept transindividuel est, chez Simondon, un milieu social, et non pas, un milieu social comme milieu interindividuel. Le défaut de conception du milieu associé explique en partie la vision qu’ont les soignants d’une dérive déshumanisante des soins par la technique informatique. Le milieu associé est, à l’hôpital, un milieu qui se cherche encore.

L’objet technique va exister, acquérir une forme d’autonomie. Il devient un être technique. Cette individuation doit être comprise comme une fusion entre l’objet technique et le milieu associé, ce dernier jouant un rôle de « médiateur de la relation entre les éléments techniques fabriqués et les éléments naturels au sein desquels fonctionne l’être technique » (16). L’objet technique et son milieu associé ne font qu’un et ne cessent d’interagir et d’évoluer ensemble. Cette individuation ouvre la perspective d’une relation non aliénante avec le soignant. Les normes techniques et les normes du vivant se rapprochent, la part d’humanité dans la machine se révèle. L’objet technique a ainsi la capacité de prolonger l’homme, de devenir le support d’une relation transindividuelle, c’est-à-dire de se socialiser, de ne plus être un étranger pour l’homme.

 

Attention et technique : de Simone Weil à Gilbert Simondon

Simone Weil propose comme alternative à l’attention-concentration une attention-disponibilité, ouverte sur le monde. Simondon opte pour une technique jouant le rôle de médiateur entre l’homme et la nature. Chez ces deux philosophes, leur approche du travail humain nous interpelle.

Simone Weil, dans son ouvrage La conditions ouvrière, dénonçait un système de production tayloriste du travail. L’attention de l’ouvrier était effort, concentration extrême pour suivre la cadence des machines. Certes le travail actuel du soignant en milieu hospitalier n’est pas comparable, mais nous notons néanmoins des qualificatifs similaires : attention orientée, déshumanisation par les machines, épuisement professionnel, prégnance du rendement. Une rationalisation technique du travail qui induit selon Simone Weil une « annihilation de l’attention » (17). Il faut comprendre cette expression comme une attention dénuée de toute stimulation extérieure, se cristallisant en une attention-concentration intense, une attention automatisée sans vie. Pour Simone Weil, l’attention ouverte sur le monde est nourricière, créatrice de sens, mais les machines séparent l’homme et la nature. Elle ira jusqu’à employer l’expression « d’attentat » pour critiquer la technique aliénante en usine : « c’est l’attentat contre l’attention des travailleurs » (18). Le rapport classique maître/esclave est sous-jacent et se rapproche du schème hylémorphique aristotélicien où la forme (morphè), l’autorité, s’impose à la matière (hylè). L’autorité fige l’attention dans une forme prédéfinie et l’emprisonne, il n’existe alors aucun devenir possible pour l’attention.

Pour Simondon, le travail reste encore « une activité qui arrive à faire coïncider, à rendre synergiques, deux réalités aussi hétérogènes que la matière et la forme » (19). Cette activité développe une attention-concentration qui peut être source de saturation attentionnelle ou d’inefficacité. Simondon propose de dépasser la dualité forme/matière, maître/esclave et de remplacer cette doctrine d’hylémorphisme par la concrétisation de l’objet technique avec son milieu associé : l’individuation. L’individuation ne se trouve pas dans un dualisme, c’est-à-dire ni dans la forme, ni dans la matière. Une genèse s’opère, l’individuation repose sur une relation énergétique que l’objet développe avec son milieu associé. Ce processus remet de l’humain dans la technique, redonne à la machine sa part d’humanité. Les rapports entre la technique et l’homme sont redéfinis. La technique n’est plus un moyen utilitaire sans valeur. Les normes techniques fusionnent avec les normes de l’utilisateur. L’homme est en quelque sorte « couplé à la machine d’égal à égal » (20). L’attention à la machine se libère ainsi d’une forme d’aliénation. Si l’aliénation persiste, elle provient essentiellement du travail lui-même et non plus de la technique.

Une culture technique commune va devoir s’installer. Une culture conceptuelle, basée sur la connaissance de la mise en situation de chaque soignant avec la machine, ou basée sur une connaissance seulement déductive ? Simondon oppose ces deux modes de connaissance, nouvelle critique de l’hylémorphisme représenté ici par la distinction kantienne de l’a priori et de l’a posteriori. Il opte pour une connaissance par intuition, une pensée « au milieu », une position médiane entre concept et idée et qui les fait converger. La connaissance par intuition est comprise ici comme une individuation, une connaissance en mouvement par le sujet de l’objet individué.

Nous proposons le couplage interindividuel entre le soignant et la machine selon les quatre critères DICP vus précédemment. Nous avons là quatre fonctions régulatrices, autorégulatrices. Elles sont plus performantes accomplies par le couple homme-machine que par le soignant seul ou l’ordinateur seul. Mais les relations entre le soignant et la technique à l’hôpital ne se résument pas seulement à une relation de couple soignant-ordinateur : « la relation à l’objet technique ne peut pas devenir adéquate individu par individu, […] elle ne peut s’instituer que dans la mesure où elle arrivera à faire exister cette réalité interindividuelle collective, que nous nommons transindividuelle » (21). La pensée de Simondon, de l’individuation au transindividuel, est fortement imprégnée de la notion de réseau. L’information relie et traverse les individus techniques et les individus vivants par les réseaux de communication. L’information se diffuse à l’individu technique et à l’individu vivant. Avec l’utilisation de la machine en tant qu’outil de travail, le soignant doit aussi développer une compréhension du fonctionnement de l’ensemble, du collectif, du réseau. Cette culture technique du réseau fait défaut et pourtant, c’est l’avenir même de la prise en charge du patient. L’attention portée au patient tend à inclure à présent une relation singulière avec lui, et une relation à la technique, c’est-à-dire une attention à la machine, à l’ordinateur, et une attention au réseau : une éthique de l’attention au sujet et une éthique de l’attention au collectif technique, une dimension sociétale en quelque sorte qui réunit deux processus attentionnels non concurrentiels.

L’individuation du collectif, du réseau constitue l’individuation la plus dynamique, et la plus puissante. A l’individuation psychosociale de l’être vivant s’ajoute l’individuation technique pour former une transindividuation psychosocio-technique. Transposée dans le contexte hospitalier, cette relation transindividuelle définit la relation aux autres, l’attention aux autres, et le patient y est inclus de fait. Mais la circulation de l’information ne suffit pas. Encore faut-il que l’information fasse « sens », possède outre une quantité, une qualité intrinsèque qui soit comprise. En définitive c’est tout le processus d’individuation de l’ensemble qui est à redéfinir dans notre société numérique.

 

 

Conclusion

L’attention que l’individu déploie dans l’exercice de son activité professionnelle, ou en dehors, définit son mode d’être, ses relations avec son milieu. A côté de l’individu vivant souffrant, le soigné, dont il faut prendre soin, l’individu vivant soignant soigne et travaille avec un objet technique numérique, un « individu technique » selon Simondon. Le soignant va délibérer et décider en fonction des informations recueillies par l’attention clinique portée au patient, par l’attention donnée aux résultats des examens, par l’attention aux informations transmises par les autres soignants. Dans cette boucle informationnelle, la technique numérique catalyse la mise en relation qui se fait désormais en temps réel.

Certains soignants sont éprouvés par la mise en place de l’informatisation. Chacun compense à sa manière cette vulnérabilité pour maintenir une homéostasie dans la relation de soin au patient.

La vision croisée de Simone Weil et de Gilbert Simondon nous accompagne vers une attention individuante. Leurs pensées respectives tendent à repousser l’individualisme, chez Simone Weil par une attention ouverte et prête à recevoir l’autre, et chez Simondon par son concept de transindividuation. Tous deux portent un regard critique sur les relations entre l’homme et la machine, quand elles signifient un rapport de force où chacun cherche à dominer l’autre.

Simondon ne propose pas une approche morale de la technique, comme l’ont fait Jonas ou Ellul. Il met dos à dos technicisme intempérant et technophobie et propose une position médiane, que qualifie Jean-Hugues Barthélémy (22) de « technophilie tolérante ». Cette alternance, chez les soignants, d’attention méfiante et d’attention confiante dénote un déphasage entre technique et culture. Nous ne sommes pas aliénés par les machines, mais par le travail lui-même et surtout par un défaut de conceptualisation de notre culture de la technique. C’est dans l’ensemble, et non pas dans l’individu, que la technique va exercer pleinement son rôle de médiateur, libérer l’homme, lui permettre d’acquérir une attention prête à recevoir, fondation d’une éthique de la relation.

 

 

 

 

Notes :

 

(1)        Smadja D., « Penser la rationalisation informatique du soin : entre domination et institution », Ethica Clinica, 2015, n°80, pp. 4-7.

(2)        Depraz N., Attention et vigilance ? A la croisée de la phénoménologie et des sciences cognitives, Paris, PUF, 2014, p. 13.

(3)        Husserl E., Phénoménologie de l’attention, Paris, VRIN, 2009, p. 12.

(4)        Id., p. 109.

(5)        Terestchenko M., Un si fragile vernis d’humanité. Banalité du mal, banalité du bien, Paris, La Découverte, 2007, p. 196.

(6)        Depraz N., op. cit.,  p. 309.

(7)        Weil S., Attente de Dieu, Paris, Albin Michel, 2016, p. 100.

(8)        Saint Augustin, Confessions Tome II, livres IX-XIII, Paris, Les belles lettres, 1989, p. 314.

(9)        Id., p. 314.

(10)    Simondon G., Du mode d’existence des objets techniques, Paris, Aubier, 2012, p. 9.

(11)    Ellul J., Le bluff technologique, Paris, Pluriel, 2010, p. 282.

(12)    Simondon G., op. cit., pp. 27-28.

(13)    Hottois G., Simondon et la philosophie de la « culture technique », Gembloux, De Boeck Université, 1993, p. 106.

(14)    Simondon G., op. cit., p. 56.

(15)    Id., pp. 66-68.

(16)    Ibid., p. 70.

(17)    Weil S., La condition ouvrière, Paris, Gallimard, 2002, p. 52.

(18)    Id., p. 433.

(19)    Simondon G., op. cit., p. 328.

(20)    Id., p. 167.

(21)    Ibid., p. 342.

(22)    Barthélémy J-H., Directeur du CIDES (Centre international des études simondoniennes)