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MENTIR AUX DÉMENTS PAR HUMANITÉ ?
02.05.2017 10:35 Il y a: 267 days

MENTIR AUX DÉMENTS PAR HUMANITÉ ?

Categorie: Les articles de l'année

 

"Mentir aux déments par humanité ?"

par Jean Paul PESTRE

 

Jean Paul PESTRE est aide-soignant au centre hospitalier de Provins, après avoir exercé en EHPAD auprès de personnes souffrant de pathologies démentielles. Il exerce depuis  3 ans dans une unité de court séjour gériatrique et participe au groupe de réflexion éthique de son établissement.

 

Article référencé comme suit :

Pestre, J.-P. (2017) "Mentir aux déments par humanité ?" in Ethique. La vie en question, mai 2017.

 

L’article en version PDF et des notes de bas de page sont accessibles par un clic au bas de l’article.

 

La prise en charge des personnes atteintes de pathologie démentielle, confronte fréquemment les aidants à des questionnements et à des prises de décisions parfois difficiles. Parmi celles-ci, le recours au mensonge pour aider, soulager, apaiser une personne démente, peut-il éthiquement se justifier ? Ce choix du mensonge ne risque-t-il pas de priver la personne démente du droit tacite à la sincérité qui régit les relations entre tous les hommes ?

 

 

Le devoir de vérité

 

"Il ne faut jamais mentir", cette règle que l’on apprend aux enfants dès le plus jeune âge et  que la société réitère, voire sanctionne en cas de faux témoignage ou de parjure, semble une évidence car comme le dit Éric Fiat : "Il ne faut pas mentir. Voilà une évidence du sens commun, à laquelle chacun adhère spontanément, sans même avoir lu Emmanuel Kant, sans avoir même jamais songé à le lire un jour". Mais qu’en serait-il d’une société où l’on partirait du principe que l’autre nous ment, et dans laquelle la vérité serait un leurre… elle serait bien évidemment invivable. C’est pour cela que la philosophie présente la vérité comme la règle. Cette vérité que nous devons aux autres et que nous attendons en retour, cette vérité preuve de notre humanité, car elle implique des choix parfois lourds de conséquence, comme dans  l’allégorie de la caverne  de Platon où le prisonnier venu apporter la vérité finira lynché par ses anciens codétenus ou comme Socrate qui pour l’avoir recherchée, et enseignée sera contraint de boire la ciguë.C’est ce principe de vérité, ce devoir formel que défend le philosophe Kant,  dans les quelques pages qu’il consacre au mensonge dans la deuxième partie de la Métaphysique des mœurs (Doctrine de la vertu). Dès la première ligne, ses propos concernant le mensonge sont sans aucune ambiguïté : "La plus grande transgression du devoir de l’homme envers lui-même". Et peu lui importe les raisons pour lesquelles nous avons recours au mensonge, que les intentions mises en avant pour en justifier l’usage soient bonnes ou mauvaises, il ajoute quelques lignes plus loin : "Le mensonge (dans le sens que l’éthique attache à ce mot), comme fausseté volontaire en général, n’a pas besoin d’être nuisible aux autres pour être déclaré condamnable ". Il n’y a chez le philosophe allemand aucune volonté de hiérarchiser la gravité du mensonge contrairement à Saint Augustin qui consacra au sujet deux ouvrages le De mendacio, écrit en 395 après Jésus-Christ et le Contra mendacium, écrit 25 ans plus tard dans lesquels il propose huit catégories de mensonges dont le mensonge qui profite à une personne sans nuire à quelqu’un d’autre, ainsi que  le mensonge qui participe à l’amélioration morale ou spirituelle d’une personne. Cependant si l’évêque d’Hippone semble admettre  que le mensonge est moins grave lorsqu’il s’accompagne de quelque bienveillance, il le condamne sans aucune réserve, rappelant dans son premier ouvrage: "L'Ecriture dit en effet très-clairement : "La bouche qui ment, tue l'âme ". Il ajoute que commettre le mal même si le but recherché est le bien c’est prendre le risque de perdre son âme. Pour Kant cette façon d’appréhender le mensonge est inutile car au-delà des conséquences qui peuvent résulter de l’acte lui-même,  c’est la dignité humaine que le mensonge remet en cause puisqu’il affirme : "Le mensonge est l’avilissement et comme l’anéantissement de la dignité humaine ". A l’image de l’ensemble des relations sociales, il serait illusoire de croire que le mensonge est absent de la relation soignant-soigné. Mais ce qui particularise ici le mensonge c’est la légitimation qui l’accompagne car il ne trouve pas sa justification au nom d’un intérêt personnel, mais dans ce que l’on pense être l’intérêt de l’autre par altruisme, par humanité, pour le protéger. Mais ne pas dire la vérité pour protéger l’autre, c’est implicitement sous-entendre qu’il n’est pas capable de se protéger seul, qu’il n’a plus l’autonomie nécessaire lui permettant de prendre les mêmes décisions que s’il connaissait la vérité. C’est faire peu de cas de sa personne  en le manipulant pour l’amener à croire quelque chose qui est faux. On lui manque de respect, car  respecter, c’est considérer l’autre conformément à ce qu'il est, à la valeur qui découle de son être en le traitant comme un homme doué de raison capable de réfléchir pour trouver la vérité et décider librement de ce qu'il veut, un être capable de comprendre la vérité, source de souffrance ou non, qu’on l’aime ou qu’on le déteste, parce que c'est un homme qui comme tous les hommes, a le droit au respect de son humanité. Lorsque nous mentons  à quelqu'un, c'est que nous considérons qu'il n'est pas assez doué de raison, qu’il est soit trop stupide, soit trop sensible, incapable de contrôler ce qu'il ressent, pour découvrir la vérité. Ne voyons-nous pas en lui un "sous-homme" ? Inférieur à celui qui se pense  à la hauteur de cette vérité que nous voulons lui cacher, et c'est bien en cela que nous lui manquons de respect même si on l'aime, ou que l’on compatit à sa souffrance. En réalité, nous le réduisons  à une chose, incapable de se raisonner. On pourrait cependant  penser que cette déresponsabilisation se justifie lorsque  nous pensons (à la place de l’autre) que la vérité ne pourra être assimilée et comprise, notamment chez les personnes atteintes d’une pathologie démentielle à un stade avancé. Quand les capacités de compréhension et d’expression de la personne sont altérées au point qu’elle ne reconnaît ni ses proches ni les soignants qui lui apportent des soins au quotidien, quand la communication verbale a disparu, remplacée par des cris, des hurlements, des pleurs voire un mutisme complet, nous pouvons facilement penser qu’il n’y a pas de différence entre vérité et mensonge, d’autant que les risques encourus par le menteur semblent ici exclusivement limités à ceux que fera porter sur lui sa propre conscience, car dans bien des cas le mensonge sera ou semblera très vite oublié, la démence garantissant l’impunité. Mais face au désarroi et à la douleur éprouvés par l’enfant qui ne reconnait plus son père derrière les traits de  ce vieillard déambulant des heures entières à la recherche d’un impossible ailleurs, perdu au-delà de notre réalité, ou face à cette épouse incapable de comprendre pourquoi celui qui partagea sa vie durant des dizaines d’années, tente en permanence de quitter le domicile pour aller se perdre dans un passé qui n’existe plus, dans ces terribles moments, il semble tellement plus simple de déroger à la règle, avec le risque d’oublier la personne qu’elle fut, la réduisant à l’image de cet individu malade qu’il est devenu. Mais si l’on s’autorise à penser  qu’il est possible de faire une distinction entre la personne aux capacités cognitives altérées et les autres , nous risquons très rapidement de penser que la personne démente ne mérite plus les privilèges que l’on accorde naturellement à l’être humain comme la dignité et le respect, nous allons alors  très vite ne plus la considérer comme une personne. Mais la dignité de l’homme tient à son humanité, ce n’est pas une particularité qui disparait avec le temps, c’est la valeur absolue de la personne qu’il est impossible perdre. Car selon le philosophe Paul Ricœur, cette notion implique l’idée que "quelque chose est dû à l'être humain du fait qu'il est humain " alors il nous incombe de tous les respecter inconditionnellement, et parmi eux les plus faibles et les plus démunis. Le  plus diminué des vieillards, celui dont la maladie d’Alzheimer ronge le cerveau et qui se couvrira de ses propres excréments, le polyhandicapé qu’il faut faire manger et qui bave, tous possèdent en eux la même dignité du seul fait de leur naissance, dignité qu’ils ne pourront jamais perdre et qui ne disparaîtra ni avec le temps ni avec la perte des fonctions cognitives. Car si la philosophie présente l’autonomie décisionnelle comme l’aptitude à décider par soi-même les choix qui orientent sa propre vie, nous avons hélas trop souvent tendance à minimiser l’autonomie des personnes atteintes de pathologies démentielles en raison des troubles du discernement et du jugement qui caractérisent souvent ces maladies. Mais comme le souligne le philosophe  Fabrice Gzil  et la gériatre Florence Latour "Un mauvais score au MMSE  un diagnostic de MA [maladie d’Alzheimer] ou une mesure de protection juridique ne signifient pas que la personne a perdu la compétence de prendre des décisions."  car même si il est particulièrement difficile de déterminer dans quelle mesure la maladie affecte l’autonomie et la prise de décision ces mêmes auteurs ajoutent   "de même que l’on accorde aux personnes mises en examen une présomption d’innocence, il faudrait accorder aux personnes atteintes de la MA [maladie d'Alzheimer] une présomption de compétence .»Cependant malgré la connotation particulièrement positive de la vérité il nous apparaît que cet idéal de ne jamais mentir se révèle bien compliqué, voire impossible à mettre en œuvre alors que nous savons pertinemment que le devoir moral nous impose de ne pas mentir. Alors pourquoi avons-nous tant de mal à souscrire à ce qui semble être une évidence ? Le bon sens populaire nous répond tout naturellement par un adage vieux de plus cinq cents ans et qui énonce tout simplement : "que toute vérité n’est pas bonne à dire" et donc forcément : "pas bonne à entendre" nous conduisant à dire que ce devoir absolu, cet impératif catégorique énoncé par Kant mettant tout un chacun dans  l'obligation de dire la vérité en toute circonstance trouve naturellement ses limites. Car malheureusement la vérité n’est pas nécessairement bonne, elle peut dans certaines circonstances être inutile, nuisible, insoutenable, et si un monde imposant le mensonge comme une loi absolue n’est pas envisageable, un monde reposant sur ce principe de vérité inconditionnelle semble utopique et impossible à mettre en œuvre.

 

 

Le mensonge acceptable

 

La rigueur de Saint Augustin qui condamne systématiquement toute forme de mensonge, que ce soit en matière religieuse, qu’il soit proféré par méchanceté ou pour rendre service, s’amuser ou se divertir, ne doit pas faire oublier qu’avant lui les philosophes et écrivains de l’Antiquité grecque et romaine, les Pères de l’Église (antérieurs à Saint Augustin), ont estimé que le mensonge était licite s’il n’était pas accompagné de mauvaises intentions et pouvait rendre service à autrui. Plus près de nous, la possibilité d’un droit de mentir par humanité dans certaines circonstances, est soulevé lors de la  célèbre controverse qui opposa le philosophe français Benjamin Constant à Kant. Constant propose un devoir de véracité sous condition : refusant le caractère inconditionnel du principe, l’ami de Madame de Staël défend alors la thèse que les principes moraux universels ont besoin de principes intermédiaires pour les rendre applicables en fonction des circonstances : "Toutes les fois qu'un principe, démontré vrai, paraît inapplicable, c'est que nous ignorons le principe intermédiaire qui contient le moyen d'application .". Reprenant l’exemple du mensonge il ajoute : "Je prends pour exemple le principe moral que je viens de citer, que dire la vérité est un devoir. Ce principe isolé est inapplicable. Il détruirait la société. Mais, si vous le rejetez, la société n'en sera pas moins détruite, car toutes les bases de la morale seront renversées ." Pour Constant la solution à ce dilemme se trouve dans le lien qu’il faut établir entre droit et devoir : "l’idée de devoir est inséparable de celle de droits : un devoir est ce qui, dans un être, correspond aux droits d’un autre. Là où il n’y a pas de droits, il n’y a pas de devoirs. Dire la vérité n’est donc un devoir qu’envers ceux qui ont droit à la vérité. Or, nul homme n’a droit à la vérité qui nuit à autrui ." Néanmoins Constant ne rejette pas systématiquement l’importance de tous les principes puisqu’il affirme également : "Un principe, reconnu vrai, ne doit donc jamais être abandonné, quels que soient ses dangers apparents ." Car pour Constant si le principe est bon, il doit être mis à l’épreuve de l’expérience et de la pratique. "Ethique de responsabilité" contre "éthique de conviction" comme Max Weber les nommera, les distinguera et définira plus de cent vingt  ans après la célèbre controverse. En 1840 Arthur Schopenhauer dans un essai intitulé Le fondement de la morale, défend un droit au mensonge sur le thème de la légitime défense, pour soi et pour les autres. Enfin, Vladimir Jankélévitch invité au dixième colloque "médecine de France"  déclara : "c'est un ami du mensonge que vous avez invité : je suis contre la vérité, passionnément contre la vérité […] ". Cette déclaration faite dans le cadre d’une conférence consacrée au "mensonge en médecine" ne doit pas faire penser que le philosophe fait l’éloge du mensonge auquel il consacra un ouvrage . Mais pour Vladimir Jankélévitch "Une vérité sans amour n'est que sécheresse et indifférence […]; une vérité sans amour n'est que mensonge et mauvaise foi,  […]» .Nous savons tous, que si la parole est la forme la plus courante du fait de proférer un mensonge, il existe bien d’autres moyens de mentir. Gestuelle, mimiques, posture, regard peuvent à eux seuls modifier le sens du message énoncé, tout comme les   équivoques  défendues par certains pères jésuites au  XVIIe  et dénoncés par Pascal dans les Provinciales, ou le recours au silence qui conduit au célèbre mensonge par omission. Car pour Saint Augustin mentir : "[…] c'est avoir une chose dans l'esprit, et en énoncer une autre soit en paroles, soit en signes quelconques» . Le mensonge se caractérise par l’intention de cacher à l’autre l’exacte réalité. L’usage que nous faisons du silence au quotidien pour cacher la vérité est le plus souvent dicté par des règles élémentaires de savoir-vivre, confrontée à la nouvelle coiffure d’un collègue, à la nouvelle tenue d’un conjoint, à la gourmandise d’un ami. L’impolitesse  de nos pensées nous conduit bien souvent, en accord avec notre conscience, à cette petite hypocrisie du silence. D’autant que nous nous habituerons très vite à cette nouvelle coiffure, nous finirons par aimer ces nouveaux vêtements au travers de celui ou celle qui la porte, et notre propre gourmandise tempèrera notre jugement envers notre ami. Kant lui-même dans cette seconde partie de la Métaphysique des mœurs (Doctrine de la vertu) malgré la  rigueur que l’on lui connaît vis-à-vis du mensonge admet qu’un embellissement  formel de la vérité peut être permis : "Peut-on regarder comme un mensonge la fausseté que l’on commet par pure politesse (par exemple, le très-obéissant serviteur que l’on écrit au bas d’une lettre) ? Personne n’est trompé par là. — Un auteur demande à un de ses lecteurs : Que pensez-vous de mon ouvrage ? On pourrait bien faire une réponse illusoire, et l’on se moquerait ainsi d’une question aussi insidieuse, mais qui a toujours la présence d’esprit nécessaire ? La moindre hésitation à répondre est déjà une offense pour l’auteur ; faut-il donc le complimenter de bouche ? "Mais le mensonge par omission ne se résume pas à ces petites tracasseries du quotidien, comme le mensonge à bonne fin, il est souvent mis en avant pour protéger celui que l’on pense incapable d’affronter la vérité. Mais derrière ces mensonges, ces omissions, ne faut-il pas en toute honnêteté rechercher  les réelles raisons de cette dissimulation, quand enfermé dans la maladie, l’autre nous renvoie la vacuité de notre propre discours. Cette absence de mots où se cache bien souvent le non-dit de la souffrance des familles et des soignants qui ne parviennent pas à reconnaître et à avouer leur incapacité à entrer en communication avec la personne atteinte de maladie démentielle. Certes c’est en conscience que le médecin décide parfois d’appliquer le principe du mensonge par omission, les raisons légitimes qui le poussent à cacher ou à différer la vérité à son patient sont nombreuses. Le gériatre Julien Berthaud dans le mémoire qu’il consacre à l’annonce d’une mauvaise nouvelle au patient atteint de la maladie d’Alzheimer en énonce quelques-unes  "protéger le patient, ne pas anéantir les projets, respecter le souhait du patient", en explique les motivations et les questionnements qu’elles soulèvent. Les premiers codes de déontologie médicale de 1947 puis de 1955 indiquait clairement "un pronostic grave peut légitimement être dissimulé au malade". Depuis, l’article 35 qui concerne  l’information du patient précise :  "Le médecin doit à la personne qu’il examine, qu’il soigne ou qu’il conseille une information loyale, claire et appropriée sur son état, les investigations et les soins qu’il lui propose.[…]" Mais pour ne être en désaccord avec  l’un des principaux préceptes appris aux étudiants en médecine "Primum non nocere", d'abord, ne pas nuire, le code de la santé publique précise "dans l'intérêt du malade et pour des raisons légitimes que le praticien apprécie en conscience, un malade peut être tenu dans l'ignorance d'un diagnostic ou d'un pronostic graves" . Mais ce qui caractérise le mensonge  par omission lorsque le médecin décide de taire ou de différer la vérité à son patient, c’est qu’il implique obligatoirement  l’ensemble des personnels soignants, des familles qui à leur tour devront se taire ou mentir pour que le secret soit préservé.

 

 

Mentir aux déments des Pays-Bas

 

Cependant, cacher la vérité pour le bien du patient est partie intégrante du projet mené depuis 2009 aux Pays Bas par Vivium l’organisme mutualiste spécialisé dans les services de santé aux personnes âgées. A Weesp, petite ville à 20 kilomètres d’Amsterdam, l’établissement médico-social d’Hogewey qui accueille 155 personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer se présente comme un quartier fermé au cœur de la cité. Avec 23 habitations, une supérette, un authentique "kroeg" bistrot traditionnel hollandais, un restaurant, une salle de concert, et son coiffeur, l’endroit ressemble aux villages que l’on rencontre un peu partout aux Pays-Bas. Des jardins avec étang, fontaines et statues, de nombreux bancs et terrasses complètent un cadre champêtre très éloigné des structures d’accueil traditionnelles. Les appartements regroupés en sept  ambiances différentes : Indienne (s’adressant aux personnes ayant vécu dans les anciennes Indes Néerlandaises), urbaine, traditionnelle, chrétienne, intellectuelle, casanière et aisée. Chaque maison "socio-stylée" possède sa décoration et son ambiance propre. L’objectif : stabiliser l’évolution de la maladie en socialisant les pensionnaires tout en limitant la consommation de tranquillisants. Dans chaque maison, une auxiliaire de vie portant des vêtements civils, est présente et accompagne les locataires du lever au dîner. La journée, les résidents peuvent déambuler seuls ou accompagnés à l’extérieur faire leur achat à la superette, quelle que soit la teneur du caddy, la caissière fera mine d’encaisser et laissera partir sa clientèle. Mais cette autonomie, cette apparente liberté est entièrement factice, les commerçants/soignants ont tous reçu une formation pour accueillir des personnes souffrant de démence. Les soignants tous en vêtements civils sont présentés comme des voisins, des habitants du lieu voire des domestiques. La nuit, les maisons sont fermées et les résidents sont surveillés par des détecteurs de mouvements et un système audio. Après les 20 ans de polémiques qui ont entouré son ouverture et quatre années de fonctionnement, Vivium est fier des résultats obtenus. L’une des  gériatres du centre le Dr Mahbooba Menapol déclare dans  La Revue du médecin  : "Nous avons constaté que la maladie qui normalement ne connaît pas de rémissions se stabilisait lorsque les personnes pouvaient parler toute la journée avec des congénères et conserver les repères d’une vie normale". Cependant l’organisme néerlandais ne prévoit pas dans l’immédiat l’ouverture de structure semblable. Mais le concept a fait des émules en Suisse, en Haute-Argovie dans la commune de Wiedlisbach, l’organisme OPW Dahlia qui accueille des personne âgées, envisage un projet similaire. Directement inspiré du modèle d’Hogewey, la structure actuelle  doit se transformer en village fermé dans le style des années 1950 proposant trois styles de vie (l’urbain, le rural, et un troisième à déterminer) et prévoit d’accueillir dans un premier temps  une centaine de personnes atteintes de syndrome démentiel. Comme au Pays Bas les pensionnaires disposeront de petits commerces d’époque ainsi que d’un supermarché où les personnels soignants prendront la place  des  caissiers et vendeurs afin de donner aux pensionnaires l’illusion du temps de leur jeunesse. Le directeur de la structure actuelle Markus Vögtlin et initiateur du projet soutient l’utilité de ce concept et déclare dans le quotidien suisse Le Temps  que "La plupart de ces personnes sont très désorientées. […] Elles souffrent de pathologies du grand âge telles que la maladie d’Alzheimer. Elles oublient ce qu’elles ont fait la veille ou cinq minutes avant mais conservent des souvenirs précis de leur passé lointain. Un environnement qui les replonge septante années en arrière peut les apaiser" . Soutenue par  l’Association suisse pour l’Alzheimer, le canton de Berne et  l’Office des personnes âgées et handicapées de Suisse, le village pourrait ouvrir dès 2019. Des projets similaires sont à l’étude au Canada en Angleterre et France. 

 

 

Le mensonge  et le devoir de bienveillance

 

Loin de la rigueur de Kant et de Saint Augustin les projets néerlandais et suisse, ancrent les malades dans un univers d’illusions en dehors de notre réalité. C’est la création de ce monde illusoire que rejettent certains  spécialistes en gériatrie comme Michael Schmieder, directeur d’une maison de retraite médicalisée. "Cette idée représente une tentative de reproduire une normalité que les personnes démentes n'ont pas". Cependant le professeur Panteleimon Giannakopoulos chef du département de psychiatrie des Hôpitaux universitaires de Genève et spécialiste des maladies du vieillissement est moins formel : "Nous n’avons pas le recul temporel nécessaire pour savoir si ça marche mais il me semble que si la personne souffre de graves troubles cognitifs, ce type de structure et ses stimulations extérieures peuvent être apaisantes. Replonger dans l’époque ancienne peut apporter une quiétude. Mais pour les gens ne souffrant pas de forte démence, cela n’aurait aucune efficacité et utilité". Ces illusions que Platon  nous demande de combattre pour connaître la vérité, sont pourtant chères aux enfants (magie de  Noël, contes de fées, prestidigitateur qu’ils appellent "le magicien"). Ces illusions font partie intégrante de l'existence humaine. Elles nous bercent et nous aident parfois à rendre la réalité supportable. Mais nous ne devons pas omettre le risque qu’engendre le retour à la réalité. Si nous acceptons pour nous-mêmes le risque d’un désenchantement brutal face à une désillusion toujours possible, pouvons-nous abandonner les autres (et tout particulièrement  la personne atteinte de pathologie démentielle) à des illusions protectrices qui ne sont pas les leurs. Nous ne pouvons faire fi de la possibilité d’un de ces  fugaces et très rares moments de lucidité qu’offre  parfois la maladie démentielle. Faut-il alors leur répondre comme Tchekhov le fait dire à son personnage Platonov dans la pièce de théâtre  Ce fou de Platonov : "Garde ton bonheur et reste aveugle". Cependant pour Nietzsche, c’est Platon puis le christianisme qui ont placé la vérité au-dessus de tout, la considérant comme divine. Cette vision de la vérité le philosophe allemand la conteste vigoureusement dans un opuscule qu’il écrit en 1873 intitulé Vérité et mensonge au sens extra-moral et dans lequel on peut lire cette célèbre définition de la vérité : "Qu’est-ce que donc que la vérité ? Une multitude mouvante de métaphores, de métonymies, d’anthropomorphismes, bref, une somme de relations humaines qui ont été poétiquement et rhétoriquement haussées, transposées, ornées, et qui, après un long usage, semblent à un peuple fermes, canoniales et contraignantes : les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont, des métaphores qui ont été usées et qui ont perdu leur force sensible, des pièces de monnaie qui ont perdu leur empreinte et qui entrent dès lors en considération, non plus comme pièces de monnaie, mais comme métal ." Pour lui, la vérité n’est ni une valeur absolue, ni même un devoir, rien qui ne justifie qu’elle puisse être considérée comme un idéal qu’il faudrait rechercher. Confronté comme tout être vivant à l’instinct de conservation, le premier réflexe de l’homme ne serait pas la vérité mais la tromperie et le mensonge. La vérité comme le mensonge n’ont de sens que lorsqu’ ils ne sont pas nuisibles à l’homme, c'est l'intérêt qui prime et non le sens moral. Et ce n’est pas sans ironie que  dans Humain, trop humain Nietzsche se réfère à Socrate  "Socrate et Platon ont bien raison : quoi que l'homme fasse, il fait toujours le bien, c'est-à-dire ce qui lui semble bon (utile) suivant son degré d'intelligence, son niveau actuel de raison .". La référence au bien ou au mal n’est donc pas justifiée et l’usage que nous pouvons faire du mensonge pour nous protéger ou protéger les autres n’est que l’attitude naturelle produite par l’instinct de conservation au sens que lui prête Nietzsche. Cette approche de la morale et de la véracité nietzschéenne qui déconstruit le modèle rigoriste de Platon et Kant, nous offre  un moyen de vivre avec nos faiblesses, nos hypocrisies et notre tentation du mensonge si souvent présente. Elle permet également de réconcilier les contradictions intrinsèques à la nature humaine.  Nietzsche nous aide à mieux comprendre les ambivalences de notre humanité et les impossibilités de certaines exigences. Ce n’est pas pour autant une porte ouverte au mensonge, la nécessité de la vérité étant une évidence. Mais face aux apories dont la vérité nous fait parfois témoins, notre raison nous offre au travers de l’instinct de conservation au sens que lui prête Nietzsche, un instrument utile pour décider de la meilleure des conduites à tenir.  Si Nietzsche place le mensonge en dehors du champ de la morale pour en justifier l’utilisation, la réflexion de Vladimir Jankélévitch se situe ailleurs. Face à la faiblesse et la souffrance de la personne vulnérable il soutient, comme attitude éthique, le mensonge par amour. Et quand le philosophe affirme dans son  Traité des vertus : "Le mensonge par amour qui est survérité est paradoxalement plus vrai que la vérité vraie" il ne fait pas l’apologie du mensonge, car il explique quelques lignes plus loin pourquoi il faut mieux répugner à son utilisation "Mais bien entendu elle ne veut pas le mensonge positivement ni directement ni transitivement : elle le veut sans le vouloir expressément ; elle le veut avec répugnance, non pas d’une volonté "ambivalente" et déchirée, mais d’une volonté voulante, et pour ainsi dire la mort dans l’âme et à son corps défendant ; elle le veut en le maudissant, et comme on veut un moindre mal et elle vomit ce qu’elle veut car elle veut à travers lui autre chose dont il est le chemin : elle s’en sert donc comme d’un médiateur ; son intention vise au-delà, plus haut et plus loin. Celui qui veut sincèrement la vérité [...] consent [...] au  mensonge, ou tout simplement s’y résigne". Car pour Vladimir Jankélévitch le mensonge est parfois inévitable et nécessaire pour parvenir à une valeur qui prime sur la vérité, celle de l’amour de l’autre, celle de l’attitude du prendre soin qui devient un geste d’amour. En accord avec la pensée de Vladimir Jankélévitch, nous pouvons également citer André Comte-Sponville qui écrit dans son Petit Traité des grandes vertus "Qu’est-ce que cette vertu si soucieuse de soi, de sa petite intégrité, de sa petite dignité […] Qu’est-ce que ce devoir sans prudence, sans compassion, sans charité ? Le mensonge est une faute ? Sans doute. Mais la sécheresse de cœur aussi, et plus grave ! La véracité est un devoir ? Soit. Mais l’assistance à personne en danger en est un autre, et plus pressant. Malheur à celui qui préfère sa conscience à son prochain".Vladimir Jankélévitch et André Comte-Sponville s’accordent donc, pour dire qu’un mensonge par amour est possible, cela ne doit pas faire penser que rejeter systématiquement la vérité serait la solution à tous les problèmes. Car comme le rappelle  André  Comte-Sponville : "Il faut donc dire la vérité, ou le plus de vérité possible, puisque la vérité est une valeur, puisque la sincérité est une vertu ; mais pas toujours, mais pas à n’importe qui, mais pas à n’importe quel prix, mais pas n’importe comment ! Il faut dire la vérité autant qu’on peut, ou autant qu’on doit, disons autant qu’on peut le faire sans manquer par-là à quelque vertu plus haute ou plus urgente". C’est la vérité irréfléchie celle que le bon sens populaire considère comme "pas bonne à dire" qu’il faut parfois bannir ou manier avec la plus grande prudence. Une vérité qu’il convient d’apprivoiser, plutôt qu’un mensonge que l’on mettrait systématiquement en avant comme nous le rappelle Vladimir Jankélévitch : "il y a des vérités qu'il faut manier avec des précautions infinies, à travers toutes sortes d'euphémismes et d'astucieuses périphrases ; l'esprit ne se pose sur elles qu'en décrivant de grands cercles, comme un oiseau. Mais cela est encore peu dire : il y a un temps pour chaque vérité, une loi d'opportunité qui est au principe même de l'initiation ; avant, il est trop tôt, après il est trop tard". Il y a dans la vérité des degrés qu’il faut respecter, une prise en compte des personnes à qui elle s’adresse, enfant ou adulte, malade atteint de pathologie démentielle, en fin de vie ou bien portant à chacun sa propre vérité celle du moment et des circonstances et du lieu. Et encore une fois, c’est  Vladimir Jankélévitch qui trouve les mots justes : "Ce n'est pas tout de dire la vérité, "toute la vérité", n'importe quand, comme une brute: l'articulation de la vérité veut être graduée : on l'administre comme un élixir puissant et qui peut être mortel, en augmentant la dose chaque jour pour laisser à l'esprit le temps de s'habituer". Mais parfois la maladie démentielle ne permet pas cette vérité apprivoisée, ces degrés de vérité que Vladimir Jankélévitch appelle : "le "pieux mensonge", celui qui est plus vrai que la vérité même". Quand la demande du malade est ailleurs en dehors de notre propre champ de compréhension en dehors de notre réalité. Quand la vérité apparaît comme un mensonge inaudible à celui qui l’écoute. Quand les  troubles du comportement et du langage rendent tout dialogue cohérent impossible, et que dans  l’impossibilité de répondre à une même question répétée mille et mille fois, jour après jour. Quant à court de réponse, le silence engendre  agressivité et  violence, angoisse et anxiété, le mensonge peut en de très rares occasions  apparaître comme une issue ne menant pas toujours à l’impasse. Un mensonge réfléchi, décidé en équipe, en accord avec la famille,  permettra peut-être  de remplacer quelque temps une vérité qui semble ne plus exister. Le soignant se trouve confronté aux compromis de cet ultime recours, à l’aporie qu’engendre dans ce cas la démarche éthique, obligé de choisir ce qui lui apparaît comme la manière la moins mauvaise possible de faire le bien.

 

 

Conclusion

 

Tout au long de cet exposé, nous avons vu qu’il existe une  distinction évidente entre le mensonge proféré dans l’intention de nuire et le mensonge à fin bonne. Cette possibilité d’un pieux mensonge, lorsqu’il n’est pas accompagné de mauvaises intentions et pouvant rendre service à autrui,  notamment dans le domaine médical, est accepté depuis Hippocrate. Car même Platon, pour qui le mensonge est un crime contre la philosophie, accepte que le médecin utilise ce qu’il appelle le noble mensonge pour soigner son malade. Quant à l’intransigeance de  Kant envers toute sorte de mensonge, elle apparaît pour beaucoup comme le maillon faible de sa philosophie. Dès lors, vouloir ériger la vérité  comme une valeur suprême qu’il faudrait suivre à tout prix apparaît comme un leurre et mentir en d’exceptionnelles occasions semble concevable, notamment lorsque le mensonge  est motivé par un souci de bienveillance, et quand les effets de la vérité se révèlent plus néfastes que ceux du mensonge lui-même. Cependant, nous ne devons pas perdre de vue que le mensonge s’adresse toujours à une personne, qui de par sa nature humaine a le droit à la vérité, une vérité que nous ne devons jamais oublier même au regard d’un mensonge fait de manière "responsable". Mais ce pieux mensonge est-il moralement moins condamnable lorsqu’il s’adresse à une personne démente qui nous apparaît parfois bien éloignée de notre réalité ? Lorsque celle-ci met sa vie en danger, refusant de dormir, de boire et de manger ; Lorsqu’une déambulation sans fin ne peut conduire que vers la chute ou vers une contention physique ou médicamenteuse et que les choix qui se présentent aux soignants ou aux aidants ne sont que des impasses. Non, il reste moralement tout aussi condamnable car comme nous l’avons vu, la personne aux fonctions cognitives altérées, n’en demeure pas moins une personne. Mais face à cette "aporia" grecque qui conclut tant de dialogue de Platon, cette "impasse", cette voie "sans issue", tenter le mensonge comme une issue de secours, comme un ultime recours apparaît parfois comme la moins mauvaise de toutes les solutions. La difficulté réside alors à fixer les conditions et les limites de ce droit au mensonge, particulièrement face à une personne atteinte de pathologie démentielle ou tout simplement en état de fragilité. Mais ce souci de bienveillance qui nous conduit à faire une distinction entre ceux qui sont à même d’entendre la vérité et ceux qui ne le sont pas, ne doit pas être corrompu par la facilité qui instaurerait le mensonge comme la règle sous prétexte de préserver la personne fragilisée. Car comme l’écrit  La Rochefoucauld dans sa Maxime 409 : "Nous aurions souvent honte de nos bonnes actions, si le monde voyait tous les motifs qui les produisent". Et quels que soient les motifs ayant engendrés cette décision, nous ne devons jamais  oublier la grave responsabilité que nous prenons vis-à-vis de celui à qui nous cachons la vérité. L’authenticité, l’accord avec  soi et les autres, l’exigence d’une éthique dans le soin au-delà d’une morale ne pouvant s’adapter aux réalités du terrain et aux apories qu’engendrent parfois la prise en charge si particulière et si difficile des personnes démentes, permettent ce mensonge par amour, cette cohérence entre le discours et les actes. Car même confrontée à des circonstances aux repères imprécis, l’humanité du soin trouve dans la créativité soignante une réponse sincère à la détresse de la personne fragilisée, quand celle-ci est donnée avec le cœur.  

 


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