moteur de recherche

Article du mois
02.04.2019 10:30 Il y a: 18 days

Article du mois

Pour une éthique de la transgression

Limites et porosités des normes dans le soin



Par Ghislain GRODARD


Ghislain Grodard est diététicien au CHU de Besançon. Son champ d’activité s’étend de la cancérologie aux soins palliatifs. Ingénieur de recherche clinique au sein de l’équipe CIC INSERM 1431, il participe à la compréhension des enjeux éthiques et sociétaux du progrès médical.


Article référencé comme suit :
Grodard, G. (2019) "Pour une éthique de la transgression ; Limites et porosités des normes dans le soin" in Ethique. La vie en question, avril 2019.


La médecine moderne, forte des avancées du progrès scientifique, repousse toujours plus loin les limites de la maladie et des possibles. Les rapports des soignants aux soins s’en sont vus profondément transformés. En effet, les évolutions technoscientifiques contribuent de plus en plus à façonner de situations toutes aussi nouvelles que complexes. Mais qu’est-ce qu’une situation complexe, sinon une situation inédite et hors-normes, c’est-à-dire une situation médicale qui ne répond plus aux normes usuelles de soin, un lieu où les outils communs ne sont plus adaptés ? Dès lors comment, sans repères définis, situer le curseur quand une technique ou un traitement peut être considéré comme un bien pour un malade et un mal pour l’autre ? Les soignants se confrontent finalement à l’insuffisance, et parfois à l’incapacité, des normes admises dans les pratiques médicales à pouvoir aboutir à des décisions satisfaisant leur éthique.


De là, il nous faut réfléchir à l’inadéquation entre les cadres théoriques et certaines situations inédites et concrètes. En effet, pour ne pas vivre ces situations comme impasse, force est de constater qu’il existe un impératif à penser les pratiques soignantes non comme simple production selon des règles préalablement admises (qui relèverait du champ de la tèchnè), adaptation de normes ou mise en conformité, mais aussi à travers la notion de transgression. Il est pourtant difficile de laisser place à une quelconque acte transgressif à la lumière du lien historique et épistémologique étroit entre l’éthique médicale et le respect des normes, illustrés par la formalisation des principes éthiques depuis le Code de Nuremberg en 1947 jusqu’à la publication des travaux de Beauchamps et Childress en 1979. Ainsi, le concept de transgression s’impose en même temps qu’apparaît la question de savoir ce qu’il conviendrait de faire lorsque les normes existantes ne semblent plus aptes à réaliser l’idée que nous nous faisons du soin, et qu’il y a lieu de s’interroger sur la pertinence et la valeur morale de leur respect – et en miroir, de leur transgression. Dès lors que surgit dans l’horizon des choix possibles l’hypothèse de ne pas faire ce qui est recommandé par une norme professionnelle, de ne pas faire ce que l’on doit faire conformément à une règle ou une loi, ou de ne pas faire ce que l’on sait faire d’après les savoirs, les pratiques ou les habitudes en vigueur. La question du franchissement des limites, c’est-à-dire de leur transgression, demande à être posée. Cela pourra irriguer le champ du soin, notamment en fin de vie (avec les questions de limitation et d’interruption de traitement) parce que les situations qui lui sont propres convoquent l’ensemble des normes techniques ou scientifiques qui encadrent ou enferment nos conceptions et nos pratiques du soin. Nous réalisons que le point de vue transgressif touche à la perméabilité des cadres et in fine à leurs limites et contours. Cependant, le rôle essentiel des normes, notamment morales, ou des limites que constituent les valeurs historiques de l’éthique dans le monde médical, incitent à concevoir leur transgression comme une pratique dangereuse et illégitime. L’insuffisance voire le non-sens de certains cadres institués relativement à l’intégrité d’une démarche de soin invite de son côté à constater pourtant l’émergence d’une "tentation transgressive" qui pourrait être justifiée et formalisée dans une éthique de la transgression. Par conséquent, comment parvenir à se prononcer sur la valeur éthico-morale d’une pratique transgressive et déterminer la légitimité ou l’illégitimité d’une limite dans les pratiques liées à la santé ? D’où notre question : transgresser est-il encore soigner ? Dès lors, il parait évident que l’acte transgressif vient interroger la dimension conceptuelle du soin.

 


1.    De l’univers normatif soignant


Qu’est-ce qu’une norme sinon une règle, une loi à laquelle on se conforme ? Elle est même plus : elle est l’ensemble des règles de conduite qu’il convient de suivre au sein d’un groupe social. Au fondement de la norme, réside l’incorporation de ces règles jusqu’à être reconnues et admises par l’ensemble d’un groupe, soignant par exemple. Dans cette continuité, elle vient à désigner l’état de ce qui est, dans la majorité des cas, répandu ou conforme à l’idée de ce qu’est soigner pour un groupe social identifié. Qui plus est que les règles sont ubiquitaires dans le soin. En effet, la médecine moderne repose sur un paradigme technoscientifique qui désigne l’Evidence Based Medicine (1), les gold standard, les guidelines, les recommandations professionnelles et de bonnes pratiques mais aussi l’ensemble des modus operandi et des pratiques collectivement admises comme socle et idéal du soin, comme un support de pensée, des règles de soins. À regarder de plus près, les larges poches des blouses blanches contiennent souvent un vade-mecum dont le rôle est de cristalliser et condenser ces règles afin de les rendre rapidement accessible et mobilisables. C’est ainsi que ces règles admises, la caution scientifique facilitatrice, deviennent au fil du temps de véritables normes collectives. Elles ont du sens certes, mais ces règles une fois incorporées et prescrites socialement et professionnellement comme normes, peuvent aussi venir s’immiscer vicieusement dans la relation de soin, régir les choix et les comportements des soignants. Elles peuvent annihiler la créativité qui donne au soin toute sa superbe, sa finesse, sa proximité avec la personne soignée. Ainsi, projetées et décalquées dans la réalité, celles-ci peuvent s’imposer et commander les pratiques et les actions comme un principe ordonnateur du soin (arkhê) pour en redéfinir les contours et les formes. Le soin deviendrait l’application froide et sourde de recommandations et de savoirs scientifiques, les logiques de l’agir seraient stéréotypées et déterminées par des cadres normatifs. Dans cet esprit, le soin deviendrait une caricature de lui-même, un ersatz réduit à une sorte de mécanique correspondant à une forme complètement déshumanisée, standardisée, généralisée.
Les règles et les savoirs sont-ils véritablement des supports d’autonomie sur le plan décisionnel ou bien des signalétiques favorisant un processus de normalisation entraînant la perte de leur qualité à demeurer des repères ? Garantissent-elles finalement chez les soignants le bien penser ou le bien faire ? Devant les apparats de confort et les avantages matériels (telles que l’efficacité, la rapidité, l’égalité des soins, l’assurance de qualité) et pour ne pas tomber dans un mécanisme de servitude, le soignant se doit d’occuper des lieux de réflexion, de se donner une totale liberté d’action, de garantir, aménager et accepter des espaces d’incertitudes permettant l’accueil de la diversité ; en somme, il se doit de penser le soin du point de vue du sens – cela primant sur la norme. La dimension collective apparaît un garde-fou essentiel car elle impose que ces outils soient sans cesse inquiétés, dans une visée éthique. À cela s’ajoute d’autres normes qu’il faudrait venir inquiéter ; celles dont l’origine est morale.

 


2.    La morale, la déontologie et le droit


Les règles morales sont les éléments constitutifs et indissociables d’un concept plus vaste, la Morale qu’adopte un individu ou une communauté d’individus. La morale est souvent associée au conformisme, à la privation de liberté, à l’hétéronomie, parce qu’elle est prescrite (la religion comme source d’autorité). Cependant, même si une morale se donne comme dogmatique, elle ne l’est pas nécessairement dans l’esprit du sujet : elle est interprétée, expérimentée, vécue, et laisse donc place à la subjectivité. C’est en vertu de cette subjectivité, toujours possible et attendue, que la morale peut avoir sa place chez les soignants en tant que sujet moraux. L’individu est constamment en train de négocier sa position face à une norme morale, quelquefois en y donnant son adhésion, d’autres fois en la contournant. L’agir soignant se vit relativement à ces normes. Les règles et normes que produit la morale se situent finalement dans un interstice entre l’hétéronomie et l’autonomie qui leur permettent de se développer et trouver une place dans l’espace dédié aux soins. Toutefois, il ne s’agit pas d’une disposition naturelle. Ce processus d’adaptation nécessite un effort, un travail et, au-delà : de la subjectivité et de l’intersubjectivité. Il n’est donc pas certain que ce travail soit possible en miroir de la complexité qu’affichent certaines situations médicales. Il existerait une limite au cœur des soins au-delà de laquelle la morale pourrait montrer son insuffisance. Est-ce envisageable d’interrompre une suppléance vitale alors que, par définition, elle causera la mort du patient ? La norme morale dictant de ne pas tuer s’élève bruyamment dans les équipes, allant à l’encontre même de l’interdit de "l’obstination déraisonnable". Ainsi la morale s’essouffle et se morcelle quand entrent en conflits des principes, des registres de normes : par exemple entre morale (prendre soin, même du plus vulnérable) et légale (ne pas nuire), c’est-à-dire entre bienfaisance et non malfaisance.
De l’univers normatif des soins, nous comprenons qu’il est complexe, pluriel, protéiforme. Les normes morales, mais aussi la déontologie et le droit sont autant de repères, de normes qui demeurent nécessaires pour orienter les soins et savoir comment bien agir. Toutefois, les codes déontologiques et le droit positif montrent chacun leurs limites : il faut reconnaître que nul ne devient un bon soignant par l’apprentissage de ces textes. A fortiori, ni la déontologie ni le droit ne peuvent répondre à eux seuls de l’extrême singularité et complexité d’une situation (2). C’est au stade où émergent des conflits avec différentes morales et registre de normes que l’éthique apporte un éclairage. Elle est notamment la réflexion philosophique sur les normes morales. L’éthique doit inquiéter les règles de toute nature mais aussi les valeurs, les codes mais aussi les principes éthiques et la conscience car elle aide à examiner les pratiques et s’interroge quant à la manière de les orienter, pour bien faire. Son fondement réside en la raison pratique de chacun des acteurs du soin : pour réfléchir sur les fins de l’action, et rechercher les bons moyens permettant de réaliser ces fins. Dans ce dessein, comment percevoir les normes dans le soin, et en miroir, leur transgression dans une visée éthique ?

 


3.    Comment envisager la norme dans le soin ?


Avant de répondre à cette question, il semble urgent d’interroger l’usage de la "norme" dans un univers soignant qui considère, au terme d’un processus de normalisation, l’ensemble des registres normatifs comme immuables. La distanciation requise pour leur usage réfléchi s’amenuise jusqu’à en faire des lois de nature. La norme ne s’impose plus comme "culture" de soin, au sens de ce qu’il convient de faire ou non, mais comme impératif. Ce processus prend ses racines dans la confusion de sens du mot normal pour passer de son sens descriptif qui désigne ce qui est fréquent, à son sens prescriptif qui désigne ce qui est préférable. Ainsi, il existe une confusion entre la norme comme fréquence statistique, comme ce qu’il convient de faire par rapport à une norme de référence, une moyenne et la norme comme idéal de santé caractérisée par une valeur de vie définie individuellement. Ainsi, la norme est transformée en un fait cru collectif, objectif et scientifique. C’est précisément ce que Canguilhem rappelle dans Le Normal et le pathologique (3) en proposant une critique de l’indentification du normal et du pathologique dans un monde où la médecine est considérée non plus comme un art mais comme une science. Ce phénomène en engage un autre : aux membres de la communauté soignante il fait redouter leurs manquements, allant même jusqu’à craindre moins une réprobation ou un blâme qu’une redoutable sanction. Pour eux, il devient hasardeux et dangereux d’ignorer ces normes comprises en leur sens descriptif ou bien de franchir le seuil de leurs limites une fois assimilées symboliquement au champ du légal. Si l’univers normatif est utile à de nombreux égards pour cette fin qu’est la concrétisation des soins, il doit se soumettre à une condition : demeurer à l’état dynamique, pour sans cesse pouvoir se renouveler, s’adapter. Les normes ne doivent donc pas se penser comme moteurs et motivations principales de nos décisions et actions mais se définissent à chaque fois en rapport avec la singularité d’un individu, sa situation médicale, ses valeurs. La norme est trop souvent projetée dans le soin en perdant de vue sa noblesse intrinsèque : elle exprime une normativité en tant qu’elle est subjective, c’est-à-dire éprouvée par un individu faisant l’expérience de sa propre vie. Les normes sont donc à comprendre comme les allures de vie du malade qui sont vécues, comme normales ou anormales, en tant qu’individu au plan biologique et le sujet humain au plan bio-psycho-social. La focale normative ne dépend donc pas du point de vue objectif soignant mais du point de vue de la subjectivité malade : celui-ci pose des valeurs et hiérarchise des normes qui lui permettent d’exprimer ce qui est pour lui normal ou non, selon ce qu’il éprouve. Finalement, il s’agirait d’une erreur d’appréciation qui rendrait périlleux l’exercice du soin en tant qu’éthique que de considérer les normes comme universelles. Le soignant doit se souvenir que la maladie est d’abord une expérience vécue par des sujets humains avant de devenir des objets de connaissance (conduisant à la formation de normes usuelles) par les soignants. Le risque est alors celui de ce laisser agir par un registre de normes préexistant à une situation médicale singulière et complexe au lieu de venir les définir et les orienter selon ce que cette situation, ce malade nous indique être normal ou non pour lui.
L’action transgressive est une solution de continuité ; elle permet d’agir et de soigner en se libérant d’un paradigme qui oblige l’usage objectif du registre des normes pour venir interroger la subjectivité. Ce glissement oblige à une certaine habilité relevant de la phronésis. Elle se destine à une place de choix au cœur de l’action décisionnelle en ce motif qu’elle est la vertu qui permet de considérer la médecine comme un art, c’est-à-dire une médecine destinée à soigner l’individu et non l’être humain en général. Ce qui précisément amenait Aristote à dire que "ce n’est pas l’homme que soigne le médecin, mais Callias ou Socrate (4)". Ce propos n’a en rien perdu de son éclat avec les siècles : le soin se définit toujours par l’application d’un savoir et d’un savoir-faire dont la généralité doit pouvoir s’adapter à la singularité de cas toujours particuliers. La phronésis participe à la distinction essentielle entre l’universel, le général, le particulier et le singulier. Par son apprentissage, le soignant effectue un glissement, une adaptation du savoir universel et général acquis. De ce fait, se donne à lui la possibilité de soigner l’individu en particulier (à l’image de la Santé Publique qui s’intéresse à l’épidémiologie) ou au singulier (dans le cas de la clinique) par cette capacité à prendre, au cœur du colloque singulier soignant-soigné, les bonnes ou les moins mauvaises décisions.
Canguilhem nomma normativité la capacité pour le sujet de hiérarchiser comme des valeurs sa relation au monde, son milieu de vie ou encore d’en faire des normes de vie. La phronésis comme vertu permet finalement que le répertoire normatif soignant puisse trouver son sens, particulièrement en fusionnant avec la normativité du sujet. Elle autorise un mouvement à l’origine d’un renouvellement constant des normes soignantes : elles ne sont plus vécues ni comme arkhê ni comme loi. L’action-transgression sous l’angle de la vertu permet d’agir finement face aux situations singulières, avec une pratique relevant de l’art. Ainsi, les normes, quelles qu’elles soient, ne sont pas universelles mais relatives quand elles se destinent à la réalisation du soin. Elles sont des modèles, des projections du soin, elles relèvent en quelque sorte du champ des Idées, et visent un idéal du soin qui n’est pas sa concrétisation en regard de ce que nous définissions comme médecine. Dès lors que la médecine s’adresse à la personne dans sa singularité, et non à une norme extériorisée du sujet, elle est transgression. Il existe donc autant de formes du soin que de personnes à soigner, et le soin s’impose dans son essence à chaque fois comme la transgression d’un corpus de normes déjà existantes. Rapporté à des situations médicales complexes comme celles de l’interruption de traitement ou de la lutte contre l’obstination déraisonnable, ce constat participe à une définition de l’éthique : la capacité à produire de nouvelles règles ou la capacité à s’affranchir d’autres, pour autrui, pour le plus vulnérable, pour celui qui fait l’expérience de la maladie. En ce sens, l’éthique est fondamentalement transgression, elle est cette expérience du franchissement. Elle incarne face à l’aporie une possible solution transcendante à la résolution de conflits, de dilemmes moraux. Toutefois, une question subsiste : en quoi l’action transgressive peut-elle se targuer d’être éthique ?

 


4.    Une éthique de la transgression est-elle possible ?


Si le soin intègre fondamentalement la transgression, celle-ci ne doit néanmoins pas être permissive et poreuse à toutes les cadres, en particulier légal. Avec Henry David Thoreau, et son célèbre essai La désobéissance civile, nous comprenons que la transgression du légal n’est possible que sous couvert de publicité, pour s’inscrire dans la sphère publique et ainsi faire vivre, défendre et porter un peu plus haut les couleurs aussi vives que fragiles de la démocratie. Son prolongement est valable dans la sphère des actions soignantes. En effet, nous ne sommes pas ici devant une euthanasie ou autre transgression du droit des malades. Ces dernières sont des situations où se mêlent clairement domination, dissimulation, mensonge et solitude pour s’inscrire dans une posture qui encourage plus le relativisme qu’elle ne révèle une volonté, une ferveur collective visant à faire évoluer le droit en réponse à l’amère expérience de l’injustice. De ce fait, la transgression du légal n’est pas autre chose qu’une a-gression ; elle cherche à étouffer l’éthique en ce motif qu’elle avorte les prémisses d’une réflexion qui montrerait qu’il existe des logiques d’action plus vertueuses pour le soin. Dans ce cas, la transgression du légal réduit la loi à son application sourde et froide pour ensuite juger de l’abolir sans jamais faire l’effort d’en comprendre l’esprit, sans chercher à voir l’espace riche de possibilités qu’elle offre à la réflexion éthique, à la créativité morale. La créativité morale ne peut exister que dans le cadre de la loi ; elle est son application en toute conscience. Elle est l’agent moteur du glissement du cadre général de la loi à l’extrême singularité d’une situation médicale. C’est la loi qui convoque les soignants en tant qu’acteurs décisifs à une réflexion permettant d’aménager un espace de sorte que l’acte transgressif puisse s’inscrire et trouver sa place dans le monde réel. Dans ces territoires, la créativité morale délimite les contours, les limites au-delà desquelles la transgression ne peut aller sans tomber dans les filets du relativisme. Elle se situe dans un état entre le solide et le gazeux ; entre l’application sourde et désincarnée du droit, et le relativisme qui le rend poreux aux pratiques les plus dangereuses.
C’est alors qu’au cœur d’un espace délimité par la loi et avec comme unité motrice la créativité morale l’acte transgressif s’incarne dans une dimension progressiste, autrement dit comme pro-gression. L’étymologie nous aide à comprendre les enjeux : à partir du préfixe trans qui signifie "à travers, au-delà, par-delà, de l’autre côté, par-dessus" et la racine gradior qui se traduit par "marcher, s’avancer, parcourir", nous comprenons que le mot annonce déjà l’idée de franchir le pas, la frontière, de passer de l’autre côté, d’une chose à une autre, d’une pratique usuelle de soin à une pratique nouvelle. C’est la visée exploratoire de nouveaux reliefs et territoires, à l’intérieur de l’espace délimité par le droit et relativement à une singularité, que recherche l’acte transgressif. C’est ainsi mettre en lumière toute la positivité de l’acte transgressif, ce qui va même jusqu’à le définir intrinsèquement, de façon conceptuelle comme une condition du soin. Loin du sens moral qui lui a été attribué (enfreindre une loi, un interdit) et du regard de la tradition judéo-chrétienne pour laquelle elle était l’incarnation du mal, la transgression se dote plutôt d’une valeur instrumentale résolutive de conflits : notamment lorsque les valeurs, les principes éthiques s’entrechoquent et se morcellent pour ne conduire qu’au tragique, misère de ceux qui ne choisissent pas. En définitive, elle n’est pas recherchée pour elle-même ou dans une volonté d’abolir toute forme de normativité ou de limites dans les pratiques du soin, elle n’est pas la revendication d’un droit à transgresser ; elle est envisagée simplement mais efficacement au rang de moyen. Elle irrigue finalement le soin et ses registres de normes (au sens descriptif) dans un contexte d’appréhension circonstancielle, dans une démarche casuistique nécessaires à ces situations complexes. Elle exprime ce souci de connaissance et de complétude pour le soignant relativement à une situation nouvelle. Par sa responsabilité, il se doit de parcourir et résoudre les problèmes qui jalonnent de bout en bout ce qui fait pour lui l’inédit : transgresser revient à porter très haut ses devoirs, à assumer et défendre sa position et son identité soignante. Tout compte fait, la transgression s’incarne de telle sorte qu’elle favorise en même temps qu’elle autorise la création des nouvelles pratiques qui n’ont pas vocation à subsister ni à s’inscrire dans l’espace normatif soignant, mais à être adaptées à une singularité, une réalité de soin. Elles ne sont pas produites de novo pour s’inscrire dans la sphère collective soignante comme la mesure du bien. Au contraire, elles ne demandent qu’à être abolies, selon les nouveaux besoins, la normativité que révèlera l’unicité d’une situation nouvelle. Mais prenons garde, la transgression n’est pas sans prix, elle porte une part sombre dont les brumes pourraient masquer un danger pour le soin.

 


5.    Le clair-obscur transgressif : la collégialité retrouvée

La transgression porte en elle l’excès ; elle peut s’affranchir de la raison et s’enfuir vers des horizons qu’elle cherchera à toujours à dépasser sans qu’aucune limite ne puisse l’arrêter. C’est en ce lieu que le périmètre imposé par l’autorité de la loi donne sa limite à la transgression comme progression, limite constituée d’un matériau que le relativisme ne peut altérer. Mais une seconde qualité donne sa teinte à l’acte transgressif : son imprévisibilité. En effet, comment envisager un acte nouveau, inédit, à partir de l’inconnu ? C’est à partir de ce constat que nous comprenons que tenter de répondre à notre question initiale ne peut s’envisager qu’à travers une discussion portée à l’échelle collective. En effet, seule la réflexion collective permet d’appréhender le moins mal possible l’incertitude et l’imprévisibilité qui caractérise le geste transgressif. La collégialité se révèle alors être une condition sine qua none pour fonder une éthique de la transgression. Arendt nous le montre avec toute l’élégance et la clarté que nous lui connaissons quand elle évoque la promesse. Car au cœur de sa pensée, la collégialité peut s’envisager comme telle ; la promesse que dans l’adversité, la transgression peut trouver noblesse et superbe à répondre d’une complexité singulière. Parce que la promesse est une force de "cohésion" qui possède ce caractère d’être des "d’îlots de certitude dans un océan d’incertitude (5)". La collégialité permet d’appréhender l’incertitude tout en la respectant et l’acceptant, comme ce que l’on ne peut pas connaître. En somme, elle est une manière qui permet d’agir "de concert", de créer une forme d’alliance momentanée avec les autres soignants pour ainsi construire conjointement leur existence, leur identité professionnelle pour qu’elle puisse vivre et s’incarner dans le soin. En somme, elle est la possibilité de créer quelque chose de nouveau, une coopération, ce qu’elle appelle "le miracle qui sauve les affaires humaines de la ruine normale et “naturelle”(6)». Mais la collégialité est une ressource précieuse qui se cultive et se recherche. Elle ne s’envisage pas naturellement à la manière dont la rose devient rose ; elle nécessite un effort, elle est une tâche. La collégialité assigne d’emblée la réflexion et la discussion à sa seule place possible : au cœur de tout. Encore faut-il que la collégialité soit véritable en veillant à supprimer les biais que représente les rapports hiérarchiques, les différences de formation ou encore les inégalités entre soignants face à la réflexion argumentée toujours exigeante sur le plan de l’élaboration. De ce point de vue, les soignants les moins instruits risquent toujours d’être exclus des délibérations, ce qui met indubitablement en péril la réflexion éthique par un phénomène d’appauvrissement de la pluralité et donc de la qualité du débat.


6.    Conclusion
    Le thème, sinon le concept, de la transgression doit s’accompagner d’une pensée nouvelle et exigeante, notamment parce qu’elle vient questionner la dimension conceptuelle du soin. La question n’est pas celle de savoir si la transgression est un bien ou un mal - ce qui relève d’un jugement moral - mais de savoir ce qu’il faut en faire relativement à l’idée fondamentale, et non seulement intuitive, de ce qu’est soigner. Nous avons compris que s’il existe un univers normatif préexistant à l’émergence d’une singularité complexe de soin, la personne malade est la seule à pouvoir définir ses normes de vie selon ses propres valeurs. Tout de suite nous saisissons le problème : ces normes ne peuvent survivre à une situation dites hors-normes. Les soignants doivent ainsi mobiliser et déployer certaines valeurs en accord avec celles du malade pour donner sens au soin. Ce qui revient pour eux à se confronter à la mise en contradiction de nombreux de leurs principes et normes propres. Cela les oblige à considérer les normes non pas de leur point de vue tel que des faits, mais selon la subjectivité du malade, c’est-à-dire sa capacité à reconnaître pour lui ce qui est normal ou non. Cependant, le soin ne se définit donc pas selon des valeurs, mais selon une pratique qui contribue à la promotion de certaines valeurs que le débat permet de définir et sélectionner. Au fondement d’une éthique de la transgression réside donc une pratique qui ne vise pas ce qui est communément admis mais le choix des valeurs qui donnera du sens aux soins. C’est la raison pour laquelle elle relèverait moins de la morale que de l’éthique. Faut-il encore développer et mettre en œuvre des vertus pour parvenir à la concrétisation de ces valeurs. Le soignant phronimos ("l’homme sagace" aristotélicien) est alors convoqué, pour opérer une distinction entre le raisonnable et le rationnel. Alors que le rationnel est froid et systématique parce qu’il se réduit au quantitatif (ratio), le raisonnable prend en compte la dimension humaine et qualitative des problèmes pour tenter d’approcher la solution qui est préférable pour tous les acteurs en présence. Sous cet angle, le phronimos désigne celui qui appréhende les situations d’un point de vue essentiellement éthique, en intégrant dans son e´thos un certain souci d’autrui. En ce sens, la sagacité peut être appréhendée comme un élément à partir duquel il est envisageable d’apporter une solution à notre problème : la possibilité d’envisager la transgression sous un mode éthique. Oui, transgresser est encore servir le soin, mais il faut pour ne pas le desservir et que la transgression ne devienne un pis-aller, qu’elle s’entoure de garde-fous telles que le sont la sagacité aristotélicienne couplée à une collégialité véritablement plurielle. Elle est la matrice qui permet de rendre soluble la construction d’une éthique de la transgression dans les logiques d’action soignantes. Si cette éthique se place du côté du réel, c’est d’abord parce qu’elle se fonde sur une anthropologie opposée au relativisme, à la vision dominante, individualiste et instrumentaliste : c’est parce qu’elle considère l’être humain comme être de relations.



Références


(1)    Désigne une médecine fondée sur des données probantes, obtenues par le biais de la recherche et selon des méthodologies propres aux domaines des sciences.
(2)    Le droit ne résolve pas tout et ne prétend pas définir, normer des notions telles que l’autonomie ou encore la bienfaisance.
(3)    Caguilhem G., Le Normal et le pathologique, PUF, coll. Quadrige, 2013.
(4)    Aristote, Métaphysique, A, 1, tr. fr. Tricot J., Vrin, Paris, 2000.
(5)    Arendt H., Condition de l’homme moderne, tr. fr. Fradier G., Calmann-Lévy, coll. Agora, [1958], 1983, p. 311.
(6)    Idem, p. 314.