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UN FILM A VOIR : The Lobster de Yorgos Lanthimos
27.12.2015 16:00 Age: 4 yrs

UN FILM A VOIR : The Lobster de Yorgos Lanthimos

Category: Les événements écoulés

Un film à voir : The Lobster de Yorgos Lanthimos

 

Article référencé comme suit : Quentin, B (2015) "The lobster : vraie drôlerie et vrai désenchantement" in Ethique. La vie en question, dec 2015.


The Lobster, film de Yorgos Lanthimos, prix du jury de Cannes 2015, est une fable où le monde décrit semble un monde totalement autre, voisinant entre le 1984 de Orwell et l’univers des Monty Python. Mais comme toutes les fables, il vise à parler de notre monde.

Dans ce monde-là, les personnes seules (célibataires, divorcées, veuves), finissent par être repérées et condamnées à un enfermement dans un grand hôtel balnéaire où elles doivent trouver un partenaire en quarante-cinq jours sous peine de finir transformées en animal de leur choix.  David (joué avec une sobriété parfaite par Colin Farrell) souhaiterait finir en homard (the lobster, en anglais) pour des raisons surprenantes, mais où domine le goût de la mer.  
Ce monde est corseté par les normes. On le comprend dès le début. Derrière l’apparente libéralité de choisir librement son orientation sexuelle lors de l’inscription à l’hôtel, il faut la choisir et définitivement. L’organisation ne tolère pas les demi-mesures. David a bien eu une relation homosexuelle à la fin du lycée et souhaiterait que l’orientation : "bisexuel" puisse être tentée. Mais l’organisation de l’établissement ne l’autorise plus. "C’était autorisé jusqu’à l’année dernière" mais ça a été supprimé car ça créait des disfonctionnements. De même qu’il y a des chaussures prévues pour du 44 ou du 45 mais plus pour du 44,5 – pointure de David.
Par un sadisme digne des univers concentrationnaires, on stimule sexuellement ces pauvres célibataires sans désir, avec des soubrettes ou majordomes affectés à cela, mais la masturbation y est interdite. Celui qui a été repéré à le faire, l’homme qui zézaie (joué par John C. Reilly) le paiera par la punition de voir sa main à demi brûlée en public dans un grille-pain. La norme est là : vie sexuelle en couple, oui ; satisfaction sexuelle solitaire, non.
Le film a ses présupposés : la norme du couple structurerait notre société. Les personnes singulières ne peuvent y trouver leur place si ce n’est à tricher. Tricher en faisant semblant d’être apparié à l’autre (quitte à en payer le prix fort - comme se faire saigner le nez en cognant son visage, pour ressembler à celle qui le fait naturellement). Tricher en acceptant un ou des enfants pour que le couple se maintienne ("ça aide à ça"). Ce qui va avec la norme des couples c’est la vie de consommation, le supermarché, les galeries de centres commerciaux. Les visites aux parents avec qui il faut mentir ("je suis dans la meilleure entreprise", "je travaille beaucoup", "nous nous réjouissons des vacances à venir, en Grèce") et supporter leurs hobbies (mélodies sirupeuses à la guitare). Il n’y a pas de vraie affection. Chacun masque ses sentiments intimes et ne présente qu’une posture et des postiches.

Cette critique sous-jacente de notre société tape-t-elle si juste ? Elle a peut-être déjà un côté "has been". N’est-ce pas un film qu’on aurait pu placer dans le droit fil de la critique libertaire des années 1970 ? La norme du couple (majoritairement hétérosexuelle) nous étouffe ; l’individu singulier seul doit pouvoir se choisir sans que la moindre norme collective ne s’impose à lui. Pourquoi notre société devrait-elle exiger de l’individu singulier qu’il se sacrifie ? Le côté désuet qui nous évoque ces décennies passées plutôt qu’un film de science-fiction réside aussi dans les décors (l’hôtel ancienne mode), le style physique et vestimentaire des personnages (la petite moustache d’un autre temps). On imaginerait très bien un John Cleese dans le rôle de Colin Farrell. Et pourtant, contrairement au propos manifeste du film, notre société consumériste n’a-t-elle pas déjà bien pris en compte la montée d’un célibat généralisé ? Dans un modèle capitaliste qui tourne rond, aucun segment de consommation n’est à négliger et nous constatons bien autour de nous un "marketing des célibataires".  Y a-t-il alors une pression sociale si forte, prônant le modèle familial strict ? On peut aujourd’hui en douter. La singularité est-elle par ailleurs si étouffée dans nos sociétés ? Là aussi, y a-t-il des sociétés où elle l’a été moins ?
Il reste que contrairement à l’esprit des années 1970, l’esprit d’un Fahrenheit 451 de Truffaut, les solitaires rebelles de la forêt ne sont pas vraiment meilleurs que les autres. A dogmatisme, dogmatisme et demi : à la ville il faut jouer le couple ; dans la forêt il faut jouer qu’il ne peut y avoir de couple. La chef des solitaires de la forêt (jouée par Léa Seydoux) donne sectairement le la. Nous sommes pris en tenaille entre ceux qui nous enferment dans des normes collectives strictes et ceux qui nous enferment dans un pseudo-anarchisme tout aussi sectaire qui préfigure des lendemains de catastrophe écologiste. Entre les tenants du système consumériste et les écologistes radicaux… L’individu singulier serait toujours le dindon de la farce. Dindon ? ou plutôt paon, chameau, parce qu’il en passe, humoristiquement, tout au long du film, des animaux singuliers qui ont été des solitaires transformés…
Contrairement aussi à la revendication libertaire des années 1970 s’ajoute ici une tristesse dépressive (celle du personnage joué par Colin Farrell) qui est davantage de notre époque.  La froideur dans l’expression de ses sentiments est exigée chez tous les protagonistes de l’histoire : dévoiler son intériorité, c’est courir un risque : montrer son émotion lors du coït peut piéger David ; ce qui va précipiter sa fuite, ce sont les pleurs qu’il ne peut pas retenir devant la mort de son frère – battu "comme un chien". Colin Farrell joue à merveille le masque de l’imperturbable, alors qu’intérieurement on devine qu’il y a encore des tourbillons d’émotion.
La vie dans la forêt préfigurera une vie de lendemains de catastrophe écologique.
Dans ce monde, les enfants sont étrangement absents. Le bonheur et la projection vers l’avenir que représente un enfant n’existe pas. Le no kids règne ou alors ce sont des enfants instrumentalisés : on félicite la pseudo "mère de quatre enfants" mais les enfants ne sont dits servir qu’à souder un couple qui battrait de l’aile.

Il n’en reste pas moins que le film est drôle par son point de vue atypique, d’une drôlerie souvent burlesque (les scènes de chasse humaine au ralenti avec une bande son de musique classique ; les saynètes moralisatrices pour expliquer qu’à deux c’est mieux que seul). Cette drôlerie empêche le spectateur de tomber lui-même dans une humeur dépressive et l’amour plus fort que tout, l’amour jusqu’au sacrifice, sauve "hollywoodiennement" à la fin la mise.  Il faudrait s’amputer d’une part de soi-même pour pouvoir vivre avec l’autre ? Ce sacrifice consenti par le personnage de David, c’est l’effet de découverte d’un amour (Rachel Weisz rencontrée dans la forêt) qui dépasse tout autre intérêt. On peut vouloir se crever les yeux par amour pour l’autre. On ne volera pas cela au spectateur.

The Lobster reste un film désorienté, mais faut-il le lui reprocher ? Il est une plaque photographique qui fixe un certain air du temps. Donner autant à réfléchir ce n’est en tout cas pas rien.
Il nous reste à faire de notre monde autre chose que cela mais aussi à savoir reconnaître dans notre monde autre chose que cela.