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Laura LANGE sur "LA PHILOSOPHIE PRATIQUE"
01.11.2015 16:52 Age: 4 yrs

Laura LANGE sur "LA PHILOSOPHIE PRATIQUE"

Category: Les articles de l'année

 

Un article dense de Laura LANGE sur ce que signifie "la philosophie pratique" aujourd’hui

 

 "La philosophie pratique : "In" ou "Out" ? En marge de l'université - dans le "move" (1) de la société ?"


L’enseignement de notre Master de la Salpêtrière a longtemps porté le libellé de "philosophie pratique" (à partir de 2015 il est devenu "Master de philosophie, parcours d’éthique médicale et hospitalière appliquée"). Laura LANGE  nous propose ici une réflexion dense sur ce que signifie l’adjectif "pratique" accolé à la philosophie. Le succès de la philosophie qu’elle qualifie de "en pratique" marque-t-elle la continuité ou la fin d’une philosophie théorique qui serait, elle, la philosophie des pratiques ?


L’Auteure :

Après des études de philosophie, la réalisation actuelle d’un doctorat de philosophie pratique intitulé "La Gestation Pour Autrui et la logique managériale : Quelles représentions du corps et de la volonté ?" ainsi qu'une expérience professionnelle significative en éthique appliquée, culture et santé, Laura Lange a une activité de formation et de conseil dans les organisations. Elle intervient aussi bien dans les champs stratégiques que sont la communication et le management, sous la forme de séminaires et de conférences.

L'article doit être référencé comme suit :

Lange, L (2015) "La philosophie pratique : "in" ou "out" ? En marge de l’université – dans le "move" de la société ?" in Ethique. La vie en question, oct 2015.

NB : les notes de bas de page se trouvent dans la version PDF de l'article.

 

"La philosophie pratique : "In" ou "Out" ? En marge de l'université - dans le "move" (1) de la société ?"


Introduction

Cet article propose d’étudier le contexte social sous le signe duquel la philosophie pratique se met en place dans le monde contemporain et de saisir les dispositifs et les enjeux actuels qui conduisent cette discipline. Car faire actuellement mention du dénominatif "pratique" après l'emploi du mot philosophie n'est pas sans signification. Cette formule insiste autant sur la finalité pratique de la philosophie qu'elle ne marque sa distinction avec une philosophie plus théorique, spéculative, conceptuelle, propre au champ universitaire.
Nous distinguons la philosophie pratique en deux disciplines, l'une que nous nommons "philosophie des pratiques" est un domaine de la philosophie théorique, et l'autre que nous nommons "philosophie en pratique"  se réfère à une conception opératoire de la philosophie. La première nous la rencontrons sur les bancs de l'école au travers d'enseignements de type foucaldien. La seconde nous la rencontrons plutôt sur les bancs de la vie, notamment professionnelle, au travers de formations par exemple. Précisons qu'il ne saurait y avoir de philosophie en pratique qui ne repose sur une philosophie des pratiques. Il s'agit toujours d'une philosophie en pratique des pratiques, c'est-à-dire reposant sur une théorisation de celles-ci. A l'inverse, vous pouvez étudier la philosophie des pratiques sans pour autant appliquer sa théorisation dans une pratique concrète.
Entendons-nous donc bien, par la préposition "en" nous signifions la branche de la philosophie ayant pour objet aujourd'hui, ici et maintenant, les actions et les activités des hommes et de la société. Nous comprenons une philosophie du présent, qui se réalise, se construit et se pratique là. Son but ? Que chacun gagne en autonomie, soit plus libre et éclairé, conscient du sens et des effets de ce qu'il entreprend. Cette discipline, nous l'appelons aussi éthique. Néanmoins nous privilégions l'usage du premier qualificatif, le second étant, selon l’expression, "utilisé à toutes les sauces" aujourd'hui.

Aujourd'hui, dans les démocraties occidentales, le contexte d'exercice de la philosophie est essentiellement néolibéral (3), il se caractérise selon Foucault par l'instauration d'une "technique de gouvernement" étendant les mécanismes économiques à l'ensemble de la vie et donc "au déchiffrement de rapports non marchands"(4), tels que l'éducation, la santé, la famille etc. Aussi, au sein de cette "caverne sociale" néolibérale, si tout est amené à être redéfini, que devient la  philosophie ? Comment la philosophie, qui se définit littéralement comme un amour de la sagesse et dont l’activité vise à la connaissance de la vérité, qu’elle provienne du sujet pour les idéalistes ou de l’expérience pour les empiristes, s’exerce-t-elle dans un environnement qui se détourne aussi bien d’une position métaphysique ayant pour objet la connaissance de l’Être, de la Vérité, de la Liberté, que d’une position épistémologique visant la connaissance des faits observables, pour s'en remettre à une culture spéculative aux tendances multiples et fluctuantes ainsi qu'au culte de la performance(5)? Comment donc la philosophie s’exerce-t-elle dans une société conséquentialiste c'est-à-dire où c'est avant tout le résultat qui compte (évitement d’une perte ou réalisation d’un profit) ? Où il s'agit avant tout de "capitaliser" (6)? Où prime le culte de l'individualisme ? Où le paraître est plus important que l'être ?  

Dans ce contexte, la philosophie est-elle encore en mesure de s'exercer, de s'enseigner, d'intéresser ? Reste-t-elle en marge de la société et de ses exigences opératoires pour se préserver, restant ainsi dans le "move" académique de l'Université ? Ou s'inscrit-elle dans le "move" de la société en se rendant plus opérante ? Comment comprendre la philosophie en pratique relativement à son lien avec, d'un côté, la culture philosophique académique et, de l'autre, la culture sociale néolibérale ? En marge ou dans le "move", la philosophie en pratique est-elle le prolongement naturel de la philosophie ou au contraire le produit culturel de nos sociétés nouvelles ? Serait-ce alors une nouvelle figure qui la trahit ou au contraire qui l'applique ? La "success story" de la philosophie en pratique marquerait-elle la fin de la philosophie académique ou serait-elle au contraire une promesse d'avenir pour elle ?

Plan de l'article :
1) La philosophie pratique, en marge de l'Université ?
 Un bref état des lieux de l'enseignement philosophique académique
La philosophie fait de la résistance !
La société, en demande de philosophie pratique ?
La philosophie pratique dans le "move" de l'Université

2) La philosophie en pratique, dans le "move" de la société ?
La philosophie en pratique et le style néolibéral
La philosophie en pratique, un produit social stratégique ?
La philosophie en pratique, en marge de la société


 1. La philosophie pratique, en marge de l'Université ?

Un bref état des lieux de l'enseignement philosophique académique


L’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture a publié ces dernières années plusieurs rapports sur l'état des lieux actuel de l'enseignement philosophique dans le monde. Nous vous invitons à en découvrir notamment deux. Le premier est paru en 2007 et s'intitule La philosophie, une école de la liberté. Le second, plus spécifique, est paru en 2011 et s'intitule L'enseignement de la philosophie en Europe et en Amérique du Nord. On y trouve un travail d'exploration, riche et référencé ainsi que des recommandations parmi lesquelles, et nous reviendrons sur d'autres par la suite, celle d'"inciter les universités, les départements de philosophie, les centres de recherche en philosophie et sciences humaines, à briser les cloisons qui séparent les disciplines entre elles, à promouvoir davantage d’interdisciplinarité, sur la base de connaissances disciplinaires solides, en vue de sensibiliser le grand public"(7) et de pouvoir jouer un rôle face aux nouveaux défis de société. On recommande notamment à la philosophie d'être plus en prise avec le monde réel, elle qui se présente comme une "gardienne de la rationalité" et qui, de fait, constitue une bonne et juste "piqûre de rappel" de nos possibilités et de notre responsabilité, des principes à suivre et des valeurs à respecter. A l'inverse, elle se risque aussi à se renfermer dans son rôle de conservatrice d'une rationalité qui pourrait être devenue vestige ou être largement secouée, "poussiérée" par la valorisation d'une nouvelle rationalité, que les travaux de Foucault explicitent notamment dans son ouvrage Naissance de la biopolitique. Il s'agit d'une rationalité économique prédominant dans la société néolibérale, comme nous le montrerons, et qui vise à satisfaire et maximiser les besoins et préférences des individus.
L'enseignement de la philosophie s'exerce donc dans un monde en grande mouvance, un terrain de réflexions passionnant mais également zone de sables mouvants de la pensée dans lequel il peine à trouver sa place adoptant plutôt le (re)pli de la tradition, conservant et transmettant les acquis d'une histoire qu'il étudie méticuleusement. En effet, l'enseignement philosophique traditionnel réside davantage dans la conservation (passé) et la transmission (présent) de son histoire et de ses concepts plutôt que dans la production (futur) d'une pensée éthique, se construisant ici et maintenant en conscience des effets lointains possibles. Il se présente comme une archéologie du savoir sur ce qui est et a été plutôt que comme une éthique projective sur ce qui est et sera. On y apprend donc davantage à savoir penser les auteurs et leurs concepts qu'à repenser le monde à partir de ceux-ci. On en reste surtout à de l'interprétation, ce que regrettait Marx lorsqu'il appelait les philosophes à transformer le monde (8).
Si les rapports susnommés mettent en exergue tout la noblesse académique et pratique de la philosophie qui gagnerait encore à cheminer vers l'action, la portée citoyenne de son enseignement lui étant incontestablement reconnue, on s'interroge pour notre part sur les raisons qui font de l'enseignement philosophique actuel, tel qu'on l'observe en France en tout cas, une discipline souvent jugée élitiste. Pourquoi l'enseignement philosophique semble-t-il viser davantage à former des individualités libres et éclairées, des historiens de la philosophie, des experts conceptuels plutôt que des citoyens, comprenons des individualités sociales pensées relativement à leur place, rôle et impact dans la société, des philosophes de l’action contemporaine, étudiant le passé et le présent et interrogeant l’avenir. Pourquoi la finalité à la fois pratique, éthique, politique et sociale de la philosophie, traditionnellement reconnue depuis l’Antiquité, est-elle en lutte pour la reconnaissance dans le système universitaire et social actuel ? Pourquoi la philosophie paraît-elle résister à l'injonction pratique contemporaine d'une société qui bouge de manière incessante, en action permanente ?


La philosophie fait de la résistance !

. Serait-ce dû à la philosophie elle-même qui refuserait de prendre part aux mécanismes sociaux actuels, jugeant sa préservation plus noble que son implication dans le monde  ? Un monde dit en crise, notamment de sens. Un monde traversé par l'affaiblissement voire l'affaissement de valeurs traditionnelles (la religion, le collectif, la famille (9)...) et l'apparition de nouveaux cultes (le culte du paraître , le culte de la performance pour reprendre le titre de l'ouvrage du sociologue Alain Ehrenberg etc.) ? Un monde désenchanté pour reprendre l'idée de Max Weber (10).
La philosophie craindrait-elle de se voir travestie par ce monde qui, manquant de visions et de guides pour l’action, pourrait la conduire à emprunter un tournant pratique de démocratisation ou de popularisation de sa discipline ? Nous constatons en effet combien les critiques se font vives vis-à-vis de ceux qui s'aventurent hors les murs de leur chaire pour appliquer la philosophie au champ de la pratique, pour s'en remettre à l'exercice d'une philosophie des pratiques (pourtant aussi très théorique) à l'image de Michel Foucault encore coutumièrement jugé "anti-conformiste". On pourrait d'ailleurs s’étonner de cette critique. Serait-il allé voir de trop près ? Aurait-il joué le poisson volant ? L’anti-conformisme foucaldien n’est-il pas critiqué parce qu’il cherche un discours qui se fonde sur une démarche intégrant comme présupposé une forme de relativisme temporel ? Exemple : non pas penser le "fou" en soi mais s’interroger sur "ce qu’on a appelé "fou" à travers les âges". Ne pourrait-on pas lire au travers de cette critique, une critique plus généralisée adressée au relativisme dans lequel nous entraîne l’individualisme contemporain de nos sociétés démocratiques et néolibérales marquées par le rejet de l'absolu, de modèle et d'autorité ? Alors qu'il a toujours représenté l'horizon idéalisé et visé de la philosophie, l’universalisme est mis à rude épreuve dans nos sociétés. Aussi, l'élargissement du champ d'intervention de l'enseignement philosophique et son application dans le champ de la pratique semblent-ils aller en ce sens et susciter une forme d'inquiétude quant à l'évolution de la discipline.
Nous constatons, en effet, une forte déconsidération de la part d'un certain nombre de philosophes universitaires vis-à-vis de l'apparition depuis une dizaine d'années d’enseignements relevant de la philosophie des pratiques, que ce soit sous la forme de modules ou de masters d'éthique, de philosophie de la santé, du management, des entreprises etc.  Ceux-ci étant plutôt considérés comme de la "pseudo-philosophie".
Nous notons également combien les critiques se font nombreuses vis-à-vis de ceux qui proposent de la philosophie en pratique directement dans les services, les entreprises, les organisations etc. Une philosophie souvent jugée marketing, "prêt-à-penser" et à vendre, ce que nous étudierons.
 Serait-ce à penser que la philosophie s'appauvrirait plus elle s'éloignerait hors les murs de sa chaire ? Comme si la solitude et le repli académiques étaient les garants de la qualité de sa réflexion. On retrouve effectivement de manière récurrente l'idée selon laquelle "Les philosophes ont (…) besoin de solitude (…) d'être laissés à eux-mêmes, c'est-à-dire d'être protégés contre les perturbations naissant de leurs obligations en tant que citoyens" (11). Délaissant donc les problématiques sociales et se préservant de la tendance opératoire et relativiste actuelle, il semble que la philosophie dans le cadre académique parvienne difficilement à jouer un rôle face aux nouveaux défis de société.
"Y a-t-il encore une utilité réelle à connaître et à disserter sur les corpus classiques de la philosophie dans des sociétés européennes où l’on observe une certaine remise en cause de l’exercice rationnel de la pensée au profit de discours qui se réclament de plus en plus de systèmes d’interprétations ancrés dans des préoccupations d’ordre culturel ? " s'interroge-t-on dans le rapport sur l'état de l' enseignement philosophique en Europe et en Amérique du Nord (12). "Face à ces transformations (sociales), quelques-uns voient une philosophie en train de perdre prise sur le monde réel, d’autres la considèrent comme définitivement disqualifiée pour aborder ces problèmes globaux" précise le rapport La philosophie, une école de la liberté(13). Serait-ce le cas de la société ? La disqualifie-t-elle ?


La société, en demande de philosophie pratique ?

. La lutte pour la reconnaissance de la finalité pratique, éthique et politique de la philosophie serait-elle le fait de la société qui, la jugeant difficile d'accès et élitiste, l'empêcherait de concrétiser son éthique et sa politique ? Serait-elle le fait du rejet de son hypertrophie de la conservation et de la transmission qui, privilégiant l'histoire de la philosophie, inscrirait la philosophie en marge de l'actualité et de la société ?
Pointant du doigt son impraticabilité, la société n'inviterait-elle pas par ce biais la philosophie à sortir d'un âge d'or imaginaire pour traiter des problèmes actuels, notamment liés à la crise ? On s'interroge sur comment faire, dans le cadre universitaire, "pour capter l’attention des jeunes qui sont aujourd’hui de plus en plus happés, voire fascinés, par les nouvelles technologies de l’information et de la communication?  Certains analystes et enseignants de philosophie évoquent même le besoin pressant de réinventer l’enseignement de cette discipline ! Comment faire en effet pour que cet enseignement puisse être abordé de façon attractive ? Comment faire pour que les jeunes s’approprient l’art de philosopher qui permet de penser, de dialoguer et de faire interagir les savoirs philosophiquement ?"(14). On évoque donc, ici, le besoin de développer la philosophie des pratiques à l'Université, nous comprenons une philosophie qui se théorise à partir de problématiques concrètes et actuelles. Mais si ces questions ont le mérite d'être éclairées et passionnantes, elles ont le défaut de ne concentrer leur attention que sur l'enseignement, et à travers elles c'est le rapport lui-même, dont elles sont issues qui mériterait d'être complété par une réflexion sur la transmission de la philosophie aux membres de la société et pas seulement aux étudiants. Il s'agirait alors de se demander comment, dans le cadre social et plus précisément professionnel, faire pour capter l'attention, susciter l'intérêt, former, accompagner, orienter, guider ceux qui ne sont plus sur les bancs de l'école et qui sont, de fait bien plus nombreux et plus directement touchés par les problématiques professionnelles et sociales ? C'est proprement le rôle que nous attribuons à  la philosophie en pratique, une philosophie qui mette les mains dans le "cambouis" de la société si je puis dire, qui s'engouffre là où il y a des problèmes, là où il y a des besoins concrets. Une philosophie qui cesse donc de jouer le jeu de l'individualisme en se mettant en retrait, à l'écart des problématiques sociales.  
En effet, on peut se demander si la traditionnelle posture autarcique du philosophe ("besoin de solitude"(15)) ne prend pas des airs, dans notre culture occidentale, de l'individualisme contemporain. Ce dernier nous disposant, selon la définition d' Alexis de Tocqueville dans son ouvrage De la démocratie en Amérique, "à s’isoler de la masse de ses semblables [...] à se créer une petite société à son usage [et à] abandonner volontiers la grande société à elle-même"(16). Il serait le produit d'un "jugement erroné" et constituerait un mauvais choix stratégique, menaçant l'esprit démocratique qui l'avait vu naître et menaçant, relativement à notre thème d'étude, l'esprit critique du philosophe. En effet, si la philosophie se renferme sur son histoire et ne s'ouvre pas au monde actuel, comment peut-elle encore être "un élément constitutif d’une citoyenneté libre, ouverte et critique" (17) pour reprendre les mots du Président de la Commission nationale italienne pour l’UNESCO ?
Si Tocqueville souligne le risque de despotisme démocratique de nos sociétés, n'y a-t-il pas relativement à notre problématique un risque que la posture de repli traditionnel du philosophe ne se transforme en despotisme du repli ou encore du retrait (qui peut s'interpréter socialement comme de l'individualisme mais aussi de l'élitisme) dans un but de préservation de sa discipline mais au risque également de s'éloigner du monde actuel voire d'en être rejeté.
Prendre conscience de la représentation que la posture traditionnelle de retrait peut véhiculer peut permettre au philosophe d'en sortir en en prenant le contre pied. Car si le philosophe s'isole, jouant le jeu social de l'individualisme, à quoi sert-il ? Quel est son rôle ?
A l'époque des Lumières, on cherchait à rendre les hommes autonomes, à faire triompher la liberté sur le pouvoir et la raison sur la foi, aujourd'hui cela est bien ancré dans notre culture contemporaine. Bien qu'on ait toujours à protéger la liberté et la raison, il s'agit à présent de répondre à de nouvelles problématiques et de plonger dans le bain de la société portée par des valeurs bien différentes du cadre et de l'ordre non seulement religieux mais également aristocratique prédominants à l'époque. C'est le passage d'un siècle aristocratique et d'une société ordonnée, hiérarchisée à une société démocratique qui "ramène sans cesse chaque individu vers lui et menace de le renfermer tout entier dans la solitude de son propre cœur" (18). Tocqueville rappelle donc combien le repli et l'indifférence aux enjeux collectifs constituent un mauvais choix stratégique.
Nous invitons donc ici à prendre conscience du déséquilibre dangereux auquel l'isolement et l'hypertrophie de la conservation pourraient conduire la philosophie et le philosopher (l'entreprendre philosophique). En un certain sens, le risque serait celui d'un suicide assisté... par la société. En effet, "est-il donc encore nécessaire d’enseigner la philosophie [si elle en reste à cela], et le cas échéant, quels contenus faut-il privilégier [pour lui donner un second souffle] ?" (19) , peut-on légitimement s'interroger. Et si il s'agissait à la fois d'un contenu et d'une forme à adopter pour que la philosophie se rende dans nos sociétés fidèle à sa vocation, et plus justement à  la vocation de son enseignement à savoir former des personnes cultivées, libres et éclairées, capables de participer au développement de la société. Convaincue que la philosophie a à éduquer à cette nouvelle complexité sociale non seulement sur les bancs de l'école mais également sur les bancs de la vie, quelle traduction peut-elle trouver aujourd'hui si ce n'est de se rendre pratique ?


La philosophie pratique, dans le "move" de l'Université

Si en Europe les programmes scolaires ont vu disparaître l’enseignement de la philosophie (malgré un héritage philosophique considérable, notamment pour l’Allemagne et l’Angleterre), la France lui conserve une place significative. Cependant, cet enseignement, lorsqu'il en reste à sa forme académique d'archéologie du savoir ne témoigne plus vraiment des raisons pour lesquelles la philosophie est traditionnellement enseignée. En effet, l’enseignement de la philosophie est porteur d’un héritage à la fois historique et politique remontant à l’époque napoléonienne et à la philosophie des Lumières. C’est en 1808 que Napoléon créa l'épreuve de philosophie ambitionnant par cela de participer à la constitution de la République et à la formation de citoyens libres et éclairés. Cette volonté d’harmoniser l’organisation de l’Etat et de favoriser l'accès à la connaissance des citoyens était déjà celle de Platon, lorsqu’à l’époque il ambitionnait, pour sa part, de mettre un philosophe à la tête de la cité. Le but était non seulement de rendre la cité idéale pour qu'elle soit parfaite en Idée mais également de guider ses membres vers le Bien en mettant en ordre l'univers de la cité. Il visait à édifier dans les faits une éthique et une politique républicaines.
Si les rapports susnommés témoignent de cette visée de l'enseignement philosophique, qui "ne participerait pas seulement à la formation intellectuelle des esprits, mais contribuerait aussi de manière substantielle à tisser et à consolider les liens sociaux dans des sociétés multiculturelles"(20), dans les faits, l'enseignement philosophique semble davantage assurer la formation intellectuelle. On ne peut en effet que s'étonner de la part minimale accordée notamment à l'étude de la société dans le cursus. Nous pensons à une étude contemporaine de la société néolibérale. En effet, comment former des individualités libres et éclairées sans étudier précisément le contexte social au sein duquel elles évoluent et ont à se développer ? Aussi, si l'enseignement philosophique assure surtout la formation intellectuelle, qu'en est-il du tissage et de la consolidation des liens sociaux ? Quelle est la place de la philosophie pratique, selon qu'elle soit des pratiques ou en pratique, dans ce débat ? Serait-ce l'alliance du contenu philosophique et de la forme pratique qui permettrait à la philosophie d'assurer la portée éthique, politique et sociale qui lui est traditionnellement reconnue ?

Depuis un certain nombre d’années, on peut en effet observer dans les pays européens une tendance accrue vers une technicisation de l’éducation et "une forte tendance à attribuer une portée pratique accrue à l’enseignement [….] Même les disciplines dites humaines sont investies par cette orientation tendant à valoriser les matières pragmatiques […] et les disciplines orientées vers l’action, voire l’actualité sociale et politique". Selon moi, cette tendance n'est pas à déplorer. Nous n'y voyons pas d'opposition entre le développement de contenus plus actuels, un peu plus attractifs et, celui de l'esprit critique. Au contraire, nous pensons que ce nouvel apport pratique permet d'aiguiser l'esprit critique en le rendant plus vif et plus éclairé vis-à-vis du contexte social au sein duquel il évolue. Cela permet également aux étudiants de faire face à la réalité du monde social et à ses enjeux, de remettre en question les mécanismes de pensées, les modèles existants, de se mettre en quête de sens et d’imaginer de nouvelles possibilités. En ce sens la philosophie des pratiques permet donc de s'inscrire dans le "move" de l'université en  mettant en lumière " la capacité de la philosophie à former des citoyens, et plus généralement des personnes, capables de se rapporter à une réalité sociale et à un imaginaire culturel marqués par une pluralité croissante" (21). C'est proprement parce qu'elle repose sur l'idée que la philosophie est toujours engagée et vouée à avoir un impact social, que la philosophie des pratiques incite à reconquérir le champ opératoire. Aussi, met-elle le pied à l'étrier du pragmatisme en incitant à réfléchir sur ce qui est et, de fait, en donnant les conditions de possibilités d'action sur le monde. En un sens donc, elle invite à faire le pont entre la philosophie des pratiques et la philosophie en pratique, ne pouvant se cantonner aux murs de l'école et en rester à une formation intellectuelle. Voici qu'elle adopte alors une autre casquette, plus opérante, afin non seulement d'aider à la compréhension du monde environnement mais d'y participer en intégrant certaines strates organisationnelles de ce dernier. Car n'oublions pas que la société néolibérale valorise non seulement la logique de l'expertise, que l'on retrouve dans le champ universitaire, mais surtout la logique entrepreneuriale : "savoir pour faire", rendre ses concepts et idées opérationnels et communicables dans le champ de la pratique, avoir un impact concret sur le monde.
En effet, dans un contexte où règne en maître la logique conséquentialiste de la performativité et des résultats ainsi que des mécanismes et des méthodes d’évaluation, la philosophie en pratique se propose de conduire à une meilleure compréhension de son environnement, à développer, à partir de cette prise de conscience, son imaginaire et sa créativité (son pouvoir de penser et d'agir) indispensables pour anticiper et générer des changements, des améliorations, des innovations, participer et "apposer sa patte" en quelque sorte. Car les problématiques sociales sont également des problématiques identitaires qui, nous le verrons, ont une influence sur ce que nous sommes et amènent à nous interroger non seulement sur "qui sommes-nous" mais sur "qui sommes-nous" dans cet environnement et sur "comment pouvons-nous" à notre tour influer sur celui-ci.
Si la philosophie des pratiques parle de la société (et l'éclaire), la philosophie en pratique va dans la société, elle y entre pour sensibiliser et former des citoyens, au sens où nous l'avons exposé ci-dessus de personnes éclairées sur le monde et autonomes. Dans le "move" de l'université relativement à sa visée, qu'en est-il donc, plus précisément, du rapport que la philosophie en pratique entretient avec la société ?


  II. La philosophie en pratique,  dans le "move" de la société ?

La philosophie en pratique et le style néolibéral

De toute évidence, la philosophie pratique n'est pas un concept nouveau, bien qu'à la mode. Déjà, dans l’Antiquité grecque, la philosophie est éminemment pratique en témoignent le Manuel d’Épictète, les Pensées de Marc Aurèle et les Lettres de Sénèque. Elle est une manière de penser sa vie et, indissociablement, de vivre sa pensée d'homme et de citoyen de la cité (polis). Dans cette lignée Pierre Hadot soutient que pour être entendu "le discours philosophique doit être compris dans la perspective du mode de vie" c'est-à-dire associé à la pratique, "il ne s’agit pas d’opposer et de séparer d’une part la philosophie comme mode de vie et d’autre part un discours philosophique" (22).  
Aussi, pour comprendre donc ce qui se joue dans le fait de parler ici et maintenant de philosophie en pratique, on ne peut faire l'économie de l'étudier dans la perspective du mode de vie néolibéral dans lequel elle se réalise. Car c'est de ce mode de vie que la conception de la philosophie et la manière de philosopher sont influencées et justifiées dans nos sociétés occidentales.

Le "mode" ou le "style" de vie exprime la manière d'être, de penser, de vivre, de se comporter. "Le style est le vêtement de la pensée" dit Sénèque dans ses Lettres à Lucilius. Il apparaît également comme le référent de l’expression d'une personnalité, d'une identité qu'elle soit individuelle ou collective. Par exemple, on parle de l'American way of life ou d'un mode de vie typiquement américain. Ce dernier n'empêche pas le citoyen américain d'avoir sa propre capacité à greffer sa personnalité ou à "mettre sa patte" dans un univers collectif. Néanmoins, nous savons combien il est un exercice difficile de ne pas voir "tourner à la machine" sociale ses pensées personnelles et intimes. Dans L'Homme révolté, au chapitre IV, Nietzsche définissait d'ailleurs la culture comme "une unité de style qui se manifeste dans toutes les activités d'une nation" , aussi en sommes nous les porteurs et traducteurs de facto. En effet, "De même que l'individu naît au monde dans une certaine langue, il naît aussi dans un certain contexte historique. Et personne ne peut avoir une relation "libre" vis-à-vis de ce contexte" écrit Jostein Gaarder dans son célèbre roman philosophique Le monde de Sophie. Il n'est donc pas surprenant de voir dans le contexte actuel de nombreux champs redéfinis par la grille sociale et économique actuelle et la philosophie n'en est pas exempte. Le philosophe d'aujourd'hui n'est ni celui d'hier, ni celui de demain, il est ici et maintenant.
Aussi, la question que nous posons est de savoir dans quelle mesure la philosophie en pratique est influencée par le style social dans lequel elle évolue.

 Dans Naissance de la biopolitique, Michel Foucault s'est intéressé à l'influence des normes sociales et des mécanismes de pouvoir qui s'exercent au travers des institutions. Il reconnaît également l'influence globale du libéralisme et, plus spécifiquement, du néolibéralisme américain dont les gouvernements ont fait entrer tous les domaines du vivant dans le champ du capital. Tous les domaines d'activité sont désormais régis en termes marchands (23) c'est-à-dire en termes d’investissements et d’intérêts, de coûts et de bénéfices.
Foucault montre comment le néolibéralisme américain fait de l’entreprise un mécanisme d’organisation interne. L’homme néolibéral est "un entrepreneur de lui-même"(24). Ses comportements, ses choix et ses désirs seraient l'expression d'un calcul géré de manière entrepreneuriale (25) : peser le pour et le contre, évaluer, maximiser, rentabiliser. En ce sens, il témoigne d'une rationalité économique. Il s’agit moins pour lui d’être raisonnable (moral) que d’être raisonnant c’est-à-dire entreprenant, capable de "mesurer" (sens du latin ratio), de "calculer", de "commercer" dans ses relations avec lui-même, les autres et le monde.  
Précisons que cette nouvelle rationalité s'est engagée depuis la Renaissance au même moment où une nouvelle figure individualiste prenait son essor. Cette époque est marquée par l'apparition de nouvelles figures mues par leur intérêt individuel et qui feront leur percée sur la scène publique à partir des années 1980 : celles de l’entrepreneur, du commerçant, du financier ou encore de l'aventurier audacieux, telles que nous le rapporte Alain Laurent dans son ouvrage intitulé Histoire de l'individualisme .
Selon Alain Ehrenberg dans son ouvrage intitulé Le culte de la performance, se substitue à l’idéal de ce qu'il appelle l'"individu-trajectoire" à la ligne de conduite toute tracée (cf, l'aristocratie), "la conquête de son identité personnelle et de sa réussite sociale, sommée de se dépasser dans une aventure entrepreneuriale".
Indéniablement, on observe que ce nouveau mode de rationalité "entrepreneuriale" prévaut dans le monde contemporain, notamment occidental et, plus précisément aux États-Unis mais aussi au Canada et dans certains pays d’Europe. Il influe dans le monde et dans tous les domaines de la vie. Un environnement dans lequel il s'agit d'"améliorer sans cesse son capital d’attitudes et de compétences" (26) écrit Michel Foucault dans Naissance de la biopolitique.

Dans ce contexte de rationalisation de la société et de ses acteurs, il s'agira de voir comment la philosophie devient un outil stratégique de l’activité des individus, de la gestion de soi et de ses actions. De même que l'économie, la philosophie conçoit l'homme comme un capital humain, un ensemble de ressources et de possibles que ce dernier a la responsabilité de faire grandir ou du moins de ne pas appauvrir, si l'on se réfère à certaines philosophies moins philanthropes qui ne visent pas directement l'amélioration du sort de l'homme et de ses semblables. Précisons que par essence, la philosophie est déjà une forme d'économie au sens du grec ancien oikonomía signifiant "gestion de sa maison" ou comprenons encore, selon Foucault, une science des choix rationnels (27). En effet, choisir une alternative plutôt qu'une autre, quelle que soit l'activité, est tout économique nous dit Foucault et, en ce sens l'on pourrait dire, philosophique. Si Aristote définissait la sagesse pratique comme un exercice pratique et éthique de recherche d'un juste milieu entre ce qui relève du vice et ce qui relève de la vertu , nous allons voir comment celle-ci est devenue dans notre société celle d'un exercice pratique et éthique de balance entre ce qui me coûte et ce qui me rapporte (ce qui se révèle donc être, relativement à soi, vicieux ou vertueux). La sagesse pratique semble prendre, ici, le visage de la lucidité tactique ou encore de la stratégie d'entreprise (au sens de ce qui est entrepris). La philosophie en pratique ne serait donc pas très éloignée de l'entrepreneuriat.
En effet, il est intéressant de noter combien le projet libéral d'autogouvernance est en son fond proprement philosophique : gagner en compréhension de soi-même, en autonomie (28), faire un choix libre et éclairé. Aussi, être philosophe serait en un sens être entrepreneur, et plus précisément, entrepreneur de soi-même, au sens que nous avons indiqué. De même, l'entrepreneur de lui-même serait pour partie philosophe et, plus encore, a-t-il à l'être c'est-à-dire à développer sa compréhension de lui-même, des autres et du monde, pour gagner en clairvoyance et être un bon entrepreneur. Il ne sonnerait donc pas faux de dire que Diderot devait être en quelque sorte entrepreneur et Bill Gates, philosophe. D'ailleurs, si nous nous intéressons à la constitution des grandes entreprises internationales et françaises, nous constatons l'étroitesse du lien entre l'entrepreneuriat et la philosophie. Par exemple, Google, Hewlett-Packard ou encore Linkedin ont des philosophes qui travaillent directement dans leur équipe dirigeante. De leur côté, pour ne citer que ces entreprises françaises, L'Oréal, Louis Vuitton, Guerlain ou encore Canal Plus font appel à la philosophie dans leurs entreprises. La philosophie serait donc vectrice de réussite humaine et professionnelle.
 Si le lien est étroit entre la philosophie et l'entreprise (au sens d'entreprise de soi), la philosophie en pratique, qui intègre de manière inédite les entreprises ou qui connaît, dans un autre registre, des succès en librairie (problématiques personnelles, intimes, professionnelles) n'adopte-t-elle pas un style néolibéral répondant à un besoin social et devenant alors un produit de ce système ?


La philosophie en pratique, un produit social stratégique ?


On peut tout d'abord s'interroger sur les raisons du succès de la philosophie en pratique, du développement fulgurant de la production et de la vente d'ouvrages philosophiques dits grands publics ; de la création "de sociétés commerciales à raison sociale "philosophique", qui proposent des services de conseil, de formation et d’orientation du personnel des grandes et des moyennes entreprises" ; du choix de plus en plus fréquent de recruter des diplômés en philosophie en général dans des institutions culturelles et publiques (médias, bibliothèques, presse etc.) mais également dans les entreprises.

Une des principales raisons me semble-t-il est d'abord spécifiquement contextuelle. Vivre dans une société qui nous enjoint à l'entrepreneuriat de soi-même produit de facto la nécessité de trouver ce qui, dans cette démarche, pourrait nous accompagner, à la fois pour développer nos compétences mais également pour donner du sens à notre activité.
On constate en effet que de plus en plus de jeunes diplômés en philosophie sont contactés par des entreprises "en raison de l’adaptabilité aux différentes situations qu’on leur reconnaît" précise le rapport La Philosophie, une école de la liberté. Si on sait que dans l'avenir  les filières techniques seront amenées à se renouveler plus vite, "les qualifications qui seront toujours précieuses sont la capacité de réfléchir logiquement, indépendamment et d’une façon critique, et d’appliquer cette capacité à de nouveaux domaines. Ce sont précisément les qualifications qu’une formation en philosophie développe" (29).
La formation philosophique permettrait donc à la fois de développer des compétences valorisées dans le milieu du travail (adaptabilité, rigueur, clarté, curiosité, esprit critique etc.) et également de lutter contre l'obsolescence du travail qui ne cesse d'évoluer, d'être remanié corrélativement aux progrès techniques et aux mutations des organisations et de la société et qui, de fait, ne représente plus actuellement une réelle sécurité. Faire 30 à 40 ans de carrière dans une entreprise n'est plus dans les mœurs. La précarité de l'emploi est partout et même à haut niveau. C'est la société du siège éjectable (on éjecte comme on est éjecté), tout passe, bouge, fluctue, rien n'est acquis, tout est à faire et à prouver.
Mais si les technologies évoluent et les tendances passent, il y a toujours un style, comprenons une identité, quelque chose qui fait sens, qui "nous tient", nous attache et nous enracine. Trouver ce qui fait sens dans un contexte de mouvance représente un véritable enjeu social (être entouré, soutenu, travailler en confiance) et même médical (être en bonne santé, se sentir bien) pour éviter le déclin des repères, la perte de motivation, le "burnout" ou le syndrome d'épuisement professionnel.

Par nature, la philosophie est justement sommée de produire du sens comme si toute la philosophie se résumait dans le fait d’en produire, dans le fait de produire du concept, de l’idée. Et cela tombe à point nommé car dans une société très influencée par le numérique et l'informatique, le travail (comme la philosophie) s'immatérialise, se conceptualise.
De nombreux économistes, en tête desquels on peut citer Yann Moulier-Boutang (Le capitalisme cognitif, la nouvelle grand transformation )(2007), avancent l’hypothèse assez vraisemblable selon laquelle l’immatérialisation progressive du travail, en particulier avec la progression des NTIC,  provoque une chute de la valeur-travail au profit de la valeur-savoir. Si nous simplifions, nous dirions que vaut aujourd’hui plus que jamais l’idée, le concept, le savoir.
A titre d'exemple, ce qui coûte le plus cher lorsqu’on achète une BMW c’est l’électronique embarquée (un ensemble de savoirs par définition immatériels) mais aussi et surtout la marque ! Qu’est-ce qu’une marque sinon un concept, une certaine vision du monde dans laquelle les personnes achètent des BMW et en retirent de la satisfaction et même de la joie ? En effet, les dernières publicités télévisuelles à propos de la marque allemande présentent, pourrait-on dire, une certaine lecture de l’Ethique de Spinoza, une éthique dans laquelle la joie est comprise comme le sentiment que notre puissance d’agir augmente. Aussi,  on pourrait interpréter le fait de posséder une BMW comme traduisant, en un sens, le sentiment que notre puissance d’agir augmente.
Sur le web, Tim Berners Lee, le fondateur et patron du World Wide Web, parle depuis déjà pas mal d’années de philosophical engineering en ce qui concerne l’élaboration même de la toile. Selon ce penseur, les philosophes devraient travailler aux côtés même des mathématiciens et les data scientists devraient être eux-mêmes philosophes de formation.  Ce qui n’est pas sans rappeler le fait que Frédéric Kaplan parle de capitalisme linguistique lorsqu’il décrit la manière dont Google a élaboré ses propres algorithmes "Page Rank" et "Adwords". Il fallait en effet une mutation de regard, mutation philosophique, pour penser la langue comme un produit susceptible d’être capitalisé.
La philosophie en pratique répond ou peut répondre à l’exigence de cette économie cognitiviste dans laquelle ce qui importe, ce qui vaut, c’est l’idée. Les philosophes se présentent alors comme des ingénieurs de concepts, des architectes de concepts, comme ceux qui peuvent par conséquent et contre toute attente, booster l’économie d’un pays. De grands géants économiques l'ont bien compris, employant des personnes ayant fait des études de philosophie au top management. La philosophie "boosterait" donc et ce, dans tous les champs de la vie (professionnel, personnel, intime). En effet, on observe combien la philosophie en pratique se consomme actuellement à coup de manuels, de conférences et de formations accompagnant le mieux-être et le mieux vivre ensemble. Aussi, est-il tout à fait possible d'en faire un véritable business.
Bien entendu, on ne peut nier le risque que, rencontrant la logique économique actuelle, la philosophie, comme la médecine dont prenait l'exemple Foucault (30) ne devienne un objet de consommation ou encore le faire valoir d'organisation. Mais, si la philosophie pratique est le produit d’une société qui la réclame un peu comme le père autoritaire réclame son enfant rebelle : elle l’interpelle sans jamais l’appeler, elle l’interpelle sans jamais lui dire qu’elle a besoin d'elle car la philosophie ne se poursuit pas, elle s'attire. Lui passer commande ou la faire entrer dans un moule de productivité serait contraire à la quête de sens et de liberté qui est au fondement de son origine.
Si d'un côté notre société contemporaine sujette à de grandes médiations (parti politique, religion, famille), à la fois en perte et en demande de sens, réclame la présence de la philosophie, pour gagner en autonomie et en adaptabilité, créer de la valeur conceptuelle ou cognitive, mais aussi pour renouer avec la politique au sens étymologique : réapprendre à vivre ensemble et à se réaliser, la philosophie par essence cherche également à jouer ce rôle de médiatrice pour retrouver l’identité commune.  La philosophie en pratique serait autant le produit de la société que la production de la philosophie elle-même qui, par nature (et traditionnellement), s'exerce et s'adapte au monde au sein duquel elle évolue, l'accompagne, l'organise, l'oriente.
Cette posture participative de la philosophie en pratique prend le visage, peut-être plus esthétique, de l'éthique. Bien que toute démarche d'éthique ne soit pas entreprise par un philosophe, elle relève de la philosophie qui n'est autre que la science du discernement, des choix rationnels et efficients dans le réel. Nous ne faisons, ici, que reprendre la conception d'Aristote qui qualifiait, dans l’Éthique à Nicomaque, ce qu'il appelait la sagesse pratique de vertu éthique ou de prudence (phronésis) de l'homme capable d'agir de façon appropriée selon les circonstances. Contrairement à la morale, la philosophie pratique ne promulgue aucune loi pratique universelle. On assiste à la distinction entre une philosophie cherchant par nature à atteindre le Bien, la Vérité, le Bonheur en rejoignant des systèmes globaux, des écoles de pensées spécialisées et donc en s'inscrivant dans des réponses déjà trouvées et une philosophie en pratique, éclairée sur le monde actuel et s'étonnant du réel. On peut attribuer cette distinction au contexte social au sein duquel elle apparaît et qui a connu d'un côté l'affaiblissement de l'universalisme des valeurs traditionnelles et, de l'autre, la valorisation d'un pragmatisme stratégique. Mais ne nous y trompons pas cette distinction la précède, elle est le produit de la tradition philosophique. En effet, la philosophie en pratique a toujours existé, en témoigne la maïeutique socratique (technique qui consiste à interroger de manière appliquée et soutenue une personne pour lui faire exprimer des connaissances). Le risque actuel repose sur le fait que cette distinction ne devienne une opposition, fruit du mouvement d’humeur d’une société néolibérale s’inscrivant en rupture de codes traditionnels et dans la promotion de toute forme d’entreprise et d’investissement opératoires. En conscience de cette tendance duale, la philosophie en pratique semble devoir "veiller au grain", s’inscrire en bonne intelligence à la fois dans le "move" de la société et en marge de celle qui pourrait finir par l’avaler, un exercice d’équilibriste compliqué que nous proposons d’éclairer.  


  La philosophie en pratique, en marge de la société

La philosophie en pratique a beau être sommée de venir donner son aide pour créer de la valeur et donc participer au capitalisme, participer à la création de richesse, elle l’est précisément parce qu’elle est toujours jugée décalée, en marge.
La philosophie s’inscrit d’abord et toujours dans une activité éthique au sens de Hartmut Rosa : elle habite son monde en créant des oasis de décélération, ce que la société ne veut plus faire. Tout se passe en effet comme si la société réclamait des réponses et non des questions. Ne nous y trompons pas, la philosophie n’apporte pas d’outils ready made, elle invite à penser, à se remettre en question, elle apporte des "Work In progress".
Si donc la philosophie partage l’espace sociétal, elle n’en partage qu’à moitié sa temporalité au sens où la temporalité de la philosophie est plus "géologique" comme le dirait Braudel "qu’individuelle". Philosopher en pratique, accompagner un groupe par la philosophie prend du temps, volontairement. Le temps de la philosophie ne se nourrit pas des élans de la certitude mais de l’arrêt du doute. Le scepticisme n’est pas toute la philosophie mais toute philosophie commence par le doute, le questionnement. Toujours le philosophe tente de comprendre le monde, les individus, l’organisation dans lequel (laquelle) il se trouve. Comprendre c’est bien comprendre le sens mais aussi embrasser (com-prendre). Or, un proverbe français dit bien que "qui trop embrasse mal étreint". Le philosophe n’embrasse jamais totalement le monde mais le met entre parenthèse comme une énigme à résoudre.
Si donc c’est la société qui convoque la philosophie au tribunal de la création de richesse, le philosophe commence par se demander les raisons qui font que ce tribunal a lieu. Relativement à l’engagement traditionnel citoyen de la philosophie, le philosophe a un rôle à jouer dans cette société, il a même une responsabilité vis-à-vis de celle qui l’interpelle sur le sens des choses et des affaires du monde. Cela veut dire qu’il doit lui répondre et que toute réponse non seulement se médite longuement mais doit également être audible, appropriée à son contexte d'émergence. En effet, donner une définition universelle de ce qu'est le Bonheur dans notre société sonnerait faux et tendrait à exclure une philosophie jugée irréaliste. La philosophie en pratique, pour demeurer philosophique et se faire pratique, doit donc s’inscrire dans le "move" de la société, dans le In, se montrer raisonnante c’est-à-dire entreprenante, capable de "mesurer" (sens du latin ratio) le pour et le contre, les intérêts et les bénéfices et d’initier en conscience. Mais la "résonance" de son implication fait qu'elle n'est pas un prêt à penser, elle "donne" à penser. C'est parce qu'elle n'est pas que raisonnante, mais également résonante, faisant écho des événements entrepris, qu'elle permet au philosophe d'être à la marge. Toujours un pied dedans et un pied dehors, le philosophe en pratique est cet homme qui joue le jeu de la société y entre, adopte ses codes et s'en extrait pour faire résonner cela, avoir un impact, permettre de comprendre la complexité de notre monde et des crises multidimensionnelles qui en résultent. Dans un contexte à la fois démocratique et de crise mondiale, la discussion et la critique philosophiques ont toute leur place. Prenant comme point de départ des concepts universellement compréhensibles, elles deviennent des outils fondamentaux pour résoudre la chaîne de contraintes initiée par le programme néolibéral en recréant du lien, du dialogue, de la médiation, en initiant une culture d’entreprise, en valorisant à côté des valeurs commerciales, dominantes aujourd’hui, des valeurs humanistes.

On pose encore trop souvent la question de savoir si le philosophe qui prend comme exercice de réflexion le monde qui l'entoure et ses problématiques très concrètes est "encore" ou plutôt "toujours" un philosophe ? Cet article a visé à inverser la tendance en se demandant si le philosophe est encore et toujours philosophe lorsqu'il se refuse à emprunter les dédales de la société dans laquelle il vit pour emprunter la voie déjà prise par les anciens, une voie souvent idéalisée qui se révèle dans les faits souvent difficile d’accès. En ce qui nous concerne, nous sommes convaincus que la réflexion et l’éducation philosophiques ne peuvent pas à elles seules permettre de reconquérir une culture du dialogue et de la mesure, on a besoin de la pratique pour comprendre à la fois qui on est, ce qu'on fait, où l'on est et où l'on va.
Car  la philosophie en pratique pourrait se résumer en deux images parlantes :
Celle du ballon de baudruche : percer le ballon de baudruche des influences et évidences qui entourent et induisent nos pensées et actions, pour se libérer, gagner en autonomie et, insuffler un courant d’air neuf dans sa vision du monde et sa pratique.
Celle du poisson volant, qui peut survoler son monde en s’extrayant de l’eau le temps d’un saut hors de son environnement. De même, la philosophie se révèle être un outil utile et efficace pour nous amener à surplomber notre milieu personnel, familial, professionnel dans le but d’y "rerentrer" encore plus éclairés que nous ne l’étions, plus autonomes encore donc.
Aussi, la philosophie en pratique, pour reprendre la formule de Louis Pasteur, nous dit : "Ayons le culte de l’esprit critique !", c'est ainsi que nous serons plus performants car plus clairvoyants. En philosophant, nous exprimerons notre style car : "Le style est la volonté de s'extérioriser par des moyen choisis" dit Max Jacob dans Discours sur le style, autrement dit d'entreprendre en raison. Notre discours, notre communication, notre visuel pourront être perfectionnés pour traduire au mieux les valeurs de ce que nous entreprenons. La philosophie en pratique serait donc tout à la fois l'expression et le moyen pour influer sur le mode de vie néolibéral.  
 "Dans la mesure où elle construit les outils intellectuels nécessaires pour pouvoir analyser et comprendre des concepts essentiels comme la justice, la dignité et la liberté, dans la mesure où elle aide à développer des capacités de réflexion et de jugement indépendants et où elle stimule les facultés critiques indispensables pour comprendre le monde et s'interroger sur les problèmes qu'il pose, dans la mesure enfin où elle favorise la réflexion sur les valeurs et les principes, la philosophie est une "école de la liberté""(31) et la philosophie en pratique, son stage d’exercice  ou encore sa mise en pratique. Elle est libre. Tout à la fois dans le "move" et en marge de l’Université et de la société. Libre de suivre, de renoncer, d’entrer, de sortir, de soutenir, de lutter. Si la philosophie en pratique est libre de s’en remettre à l’actualité, elle ne peut s’y confondre sans se leurrer. Car elle a ses propres ressources. Elles sont sa richesse. L'actualité n’est qu’un moyen de la dépenser. Une dépense de pensées qui, pour une fois, enrichie plus qu’elle ne coûte, qu’il s’agisse d’elle ou du monde dans lequel elle s’exerce. Chaque actionnaire en ressort gagnant.
La philosophie en pratique, qu’elle soit donc des pratiques ou en pratique, n’est pas avare de son savoir, prête à penser et dépenser, elle capitalise et mise sur l’humain. Sur nous. En cela, elle est une promesse pour l’Université, celle de voir débarquer des étudiants prêts à penser dans le but de s’instruire et d’accompagner de manière lucide et éclairée le monde qui nous environne. Loin de trahir la philosophie académique, la philosophie pratique éveille à son attention et concrétise son ambition citoyenne. Prometteuse donc à la fois pour l’Université, ses étudiants, la société et ses membres, la philosophie en pratique, à la fois dans le "move" et en marge, In et Out, constitue le véritable jackpot de nos sociétés en mal de sens. Alors à vos dé-penses, chers collègues entrepreneurs  

Bibliographie


Ouvrages

Sylvie Courtine-Denamy, Hannah Arendt, Hachette Littérature, Pluriel Série Philosophie 1998
Alain Ehrenberg, Le culte de la performance, Fayard/Pluriel, 2011
Michel Foucault, "Crise de la médecine ou crise de l’antimédecine ?",  in Dits et Écrits (cité DÉ), Gallimard, 1994, t. III, n° 170
Naissance de la biopolitique, Paris, Gallimard le seuil, 2004
Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde, une histoire politique de la religion, Folio, 2005
Pierre Hadot, Qu’est ce que la philosophie antique ?, Poche, 1995
Claude Liaudet, L’impasse narcissique du libéralisme, Climats, Éd. Flammarion, 2007
Karl Marx, "Die Philosophen haben die Welt nur verschieden interpretiert, es kömmt drauf an, sie zu verändern.", Thèse n°11 sur Feuerbach, 1845
Jean-Phillippe Pierron, Où va la famille ?, Essai (broché), 2014
Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, II, Garnier Flammarion

Articles et rapports

L'enseignement de la philosophie en Europe et en Amérique du Nord, Editions UNESCO, Paris, 2011
La philosophie, une école de la liberté, Editions UNESCO, Paris, 2007