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QUAND LA PHILOSOPHIE RENCONTRE LE SOIN
02.10.2012 00:00 Age: 8 yrs

QUAND LA PHILOSOPHIE RENCONTRE LE SOIN

Category: Les articles de l'année

 

L'auteur :

Philippe SVANDRA est né le 23 mai 1959. Après être entré dans le monde hospitalier avec un diplôme d'infirmier, il devient cadre supérieur de santé et formateur au Pôle formation du Centre Hospitalier Sainte Anne. Il est docteur en philosophie et a publié Le soignant et la démarche éthique en 2009.

 

QUAND LA PHILOSOPHIE RENCONTRE LE SOIN...

Petite contribution à une histoire de l’Ecole éthique de la Salpêtrière

 

Un peu d'histoire ….

Je me souviens, c'était en 2000, j'étais alors cadre de santé dans un service de maladies infectieuses, autre nom pour dire SIDA à cette époque, mon collègue et ami Christian Gilioli   m'avait parlé d'un lieu particulier où soignants et philosophes se retrouvaient, ce lieu portait le nom un peu énigmatique d' "espace éthique". Cette structure originale avait été créée quelques années plus tôt, en 1995, sous l'impulsion du directeur général de l'AP-HP de l'époque, Alain Cordier. Pour l'anecdote, il faut savoir que ce directeur, grand admirateur d'Emmanuel Levinas, avait cédé son logement de fonction, qui se trouve traditionnellement en face de Notre Dame à l'hôtel Miramion, pour y installer les locaux de l'espace éthique.
Le pari d'Alain Cordier était pourtant loin d'être gagné. Estimant que les soignants, englués dans un quotidien si pesant, seraient peu enclin à s'intéresser à la philosophie, nombreux étaient ceux qui doutaient de la réussite d'une telle entreprise. On considérait alors ce projet avec un peu de condescendance, voire comme une lubie de directeur. Pourtant, il s'est rapidement avéré que l'espace éthique répondait à un réel besoin puisque dès sa création il trouva son public. Alain Cordier avait donc vu juste, le pari était gagné. Face à ce succès l'espace éthique fut déplacé quelques années plus tard dans une aile de l'hôpital Saint Louis.
Je me rappelle de grands moments, comme les premières conférences du soir d'Eric Fiat, sur des thèmes comme la dignité, l'hospitalité, l'angoisse, la fatigue ou la pudeur. Ces conférences affichaient régulièrement complet, on refusait même du monde dans une salle qui pourtant pouvait accueillir un peu plus de quatre-vingt personnes. Nous étions également un nombre conséquent à suivre les interventions de David Smadja qui venait de la philosophie politique et nous parlait alors du livre de Hans Jonas, Principe responsabilité. C'est l'époque où j'ai pu assister aux interventions de Suzanne Rameix sur les sources philosophiques de l'éthique médicale qui, je me souviens, étaient d'une très grande clarté. Autre grand souvenir, le séminaire que nous proposait Robert Misrahi sur Spinoza.
Pris dans l'ambiance, je me suis rapidement inscrit au DESS puis au DEA organisé par l'Université de Marne la Vallée sous la responsabilité de Dominique Folscheid, qui sera quelques années plus tard mon directeur de thèse. J'ai pu découvrir avec d'autres soignants (médecins, psychologues, infirmières, kinésithérapeutes,…) ce continent largement inconnu qu'était pour nous la philosophie. Les années passant, et malgré la concurrence d'autres proposition de formation éthique sur Paris, nombreux étaient les nouveaux soignants à venir s'inscrire à notre DESS de philosophie pratique pour suivre avec ferveur les enseignements de Dominique Folscheid, Eric Fiat et David Smadja. Un peu plus tard, les mêmes continuant en DEA venaient participer au séminaire du jeudi soir du Professeur Folscheid au 1er étage de l'école d'infirmière de la Salpétrière dans le devenu célèbre amphi. 107 où de nombreuses et brillantes soutenances de doctorat eurent lieu.
En 2006, sous l'impulsion du docteur Michel Geoffroy sera ensuite crée dans ce même esprit un Diplôme Universitaire d'éthique soignante et hospitalière, d'abord à l'Institut de Formation des Cadres de Santé de Ville Evrard, puis à Sainte Anne. Ces deux cursus continuent et se développent, ils sont devenus un véritable vivier car nombreux sont ceux qui poursuivent la formation aujourd'hui en master. C'est ainsi qu'un nombre important de soignants de toute catégorie est passé par ces diverses formations (DU, DESS,  DEA, Master, Doctorat). Ils sont aujourd'hui les porteurs d'une conception véritablement philosophique de l'éthique médicale et soignante.
L'aventure continue puisqu'aujourd'hui le DEA est devenu un master et tous les ans des professionnels du soin achèvent leur cursus et soutiennent leur thèse. L'ensemble de ces enseignements qu'a créé et fait si bien vivre Dominique Folscheid est depuis septembre 2011 sous responsabilité d'Eric Fiat. David Smadja est toujours fidèle au poste et Bertrand Quentin est venu rejoindre l'équipe pédagogique en 2011. Ainsi, les graines patiemment semées par Dominique Folscheid depuis plus de quinze ans ont poussées et ont portées de beaux fruits.

 

Pourquoi la philosophie ?

A la lumière de cette expérience qui est donc commune maintenant à un nombre non négligeable de soignants, la question serait au fond de savoir ce que cet enseignement  philosophique a pu nous apporter ?  Il me semble assurément plus facile de dire d'abord ce qu'il ne nous a pas apporté. A cet égard, jamais il n'a été question de fournir aux étudiants un quelconque "prêt à penser", aucune solution clés en main ne nous a été proposée… et c'est tant mieux ! Nos enseignants n'ont jamais tenté de nous apporter la "bonne parole" du haut de leur savoir. L'expérience d'ailleurs le montre, toute position surplombante est légitimement très mal vécue par les soignants. Le philosophe n'est pas plus un guide qu'un prescripteur. A cet égard, le terme même d'éthicien est ici assurément à proscrire.
Alors à quoi a donc pu nous servir cet enseignement, et plus généralement qu'est-ce que la philosophie peut apporter au soin et un philosophe à l'hôpital ? Pour répondre à cette question, il faudrait peut être revenir à la fonction qu'avait Socrate auprès de ses concitoyens à Athènes,… celle de les déranger, les questionner, les bousculer. Il se voulait être un poisson-torpille, un taon, et bien je crois que nous avons besoin de cela, d'hommes et de femmes qui nous questionnent et nous dérangent, qui remettent parfois en cause notre doxa, nos habitudes, nos certitudes. Il s'agit de nous obliger à expliciter ce qui nous semble aller de soi, de nous pousser ainsi dans nos retranchements en nous rappelant sans cesse la leçon socratique, celle qui nous enseigne que "savoir qu'on ne sait pas", c'est le premier des savoirs. L'objectif est plus concrètement de mettre à l'épreuve notre langage, nos formules qui nous font dire par exemple d'un malade en réanimation qu'il a été techniqué, …voire équipé, ou qui, dans le milieu de l'obstétrique, nous fait dire d'une grossesse qu'elle est précieuse parce qu'elle a été obtenue par Procréation Médicalement Assistée (PMA).
La philosophie doit donc nous déranger, nous inquiéter, nous réveiller de "notre sommeil dogmatique". Sans pour autant être paralysé par l'angoisse, la pratique de la philosophie doit donc nous empêcher d'être totalement tranquille. Elle a pour vocation de faire naître et de préserver en nous ce sentiment d'inquiétude mêlé d'étonnement qui est à l'origine de toute réflexion véritablement philosophique. Le fait de n'être jamais totalement en paix avec soi-même et le monde n'en constitue-t-il pas le premier acte ? Il s'agit alors de rappeler les vertus de cette inquiétude qui constituent à bien des égards pour un soignant un véritable devoir professionnel. Pour jouer son rôle de déstabilisation, et de nous empêcher de penser en rond, de nous satisfaire de nos savoirs, la philosophie doit cependant veiller à conserver son extériorité en allant jusqu'à assurer une fonction d'étrangeté. En réinterrogeant ainsi du dehors ce que nous discernons mal du dedans, ce détour par la philosophie doit nous placer dans une tension salutaire entre "étrangeté" et "familiarité". Pour l'acteur, celui qui est dans l'agir quotidien, l'exigence d'une prise de recul s'impose. Si une forme d'intuition est sans doute nécessaire, celle-ci a besoin parfois d'être mise à distance, médiatisée, afin d'être analysée puis comprise. Merleau Ponty écrivait dans son Eloge de la philosophie en ce sens :
Obéir les yeux fermés est le commencement de la panique, et choisir contre ce que l'on comprend le commencement du scepticisme. Il faut être capable de recul pour être capable d'un engagement vrai.
Ainsi, aujourd'hui, je me rends compte rétrospectivement à quel point cet enseignement a pu modifier mon regard sur le soin. Cette rencontre a été (n'ayons pas peur des mots) une forme de révélation, un dévoilement (une Aléthéïa). Cette révélation n'est pas à entendre dans un sens religieux  mais de manière littérale, dans le sens premier, c'est-à-dire "ce qui dévoile", "ce qui fait apparaître", comme lorsqu'à la lointaine époque des pellicules argentiques le révélateur faisait apparaître peu à peu l'image photographique. Ainsi, la philosophie nous a aidés à penser des pratiques que se pratiquent, il faut bien l'avouer, bien souvent sans se penser.

 

Trouver le problème !

A cet égard, la philosophie, souvent considérée comme une activité théorique, voire contemplative, possède une vertu pratique. Elle n'est donc pas seulement comme le voudrait Platon, une contemplation, ni, comme Descartes le prétend, une réflexion ; elle est d'abord une production de quelque chose de particulier qui a pour nom "concept". Ainsi, selon Gilles Deleuze : "le philosophe c'est quelqu'un qui crée des concepts". La philosophie devient dès lors une discipline aussi créatrice, aussi inventive que bien d'autres disciplines. Il ne faut cependant jamais oublier qu'un concept "ça n'existe pas tout fait", on ne le trouve pas dans une espèce de "ciel étoilé" où il attendrait patiemment qu'un philosophe le saisisse, non les concepts il faut les créer puis ensuite les faire vivre.
Certes, souvent ils peuvent nous sembler abstraits, … mais  en apparence seulement. Car si l'on cherche à comprendre la raison de leur création, on se rend compte que chaque concept cherche à répondre à un problème bien précis. Une fois que l'on a compris à quel problème il répond, tout devient beaucoup plus clair, plus concret… et passionnant. Un concept en même temps qu'il est créé, répond en effet à un problème qui le sous-tend. La seule condition pour qu'un concept existe c'est donc qu'il ait une nécessité, qu'il réponde à de vrais problèmes. C'est lui qui empêche à la pensée d'être une simple opinion, un simple avis, un bavardage. Dans ces conditions, faire de la philosophie c'est constituer des problèmes qui ont un sens. Pour nous autres acteurs du soin, il s'agit en pratique moins de les créer que de savoir les faire revivre, c'est-à-dire leur donner de nouveaux problèmes. En effet, créés en d'autre temps par des grands auteurs parfois très anciens, ils gardent étonnamment un pouvoir explicatif souvent intact qu'il nous revient de trouver. Ils nous font alors avancer dans la compréhension des problèmes de notre époque.
Pour illustrer ce point de vue, nous pouvons nous référer à notre propre expérience de professionnel de santé au sein de ce qui est devenue aujourd'hui "l'école éthique de la Salpêtrière". En effet, si nous avons chacun de nous, à un moment donné de notre vie professionnelle, fait ce choix de la philosophie, c'est bien que nous étions face à un questionnement, une inquiétude, une aporie, un problème. Ces questions nous les avons portées au cours de notre formation au travers notamment de nos mémoires ou de nos thèses. En suivant l'enseignement des philosophes ou en lisant leurs ouvrages nous avons découvert des concepts éclairants qui ont constitués autant de clés de compréhension. Grâce à ce travail notre questionnement a gagné en rigueur, et surtout ce cheminement nous permis de mieux appréhender les enjeux de la médecine et du soin, et donner in fine du sens à nos pratiques.
Toutefois ce gain n'est pas à sens unique. En effet, de leur côté nous fournissons à nos enseignants philosophes une "matière première" inestimable, nous alimentons leur réflexion conceptuelle. En leur livrant nos problèmes de soin, nous leur donnons l'occasion de mettre à l'épreuve du réel leurs pensées.
C'est ainsi que les soignants deviennent un peu philosophes et les philosophes un peu soignants... Ne serait-ce pas l'intérêt de cette rencontre qui a débuté il y a maintenant plus de quinze ans. Un rapprochement qui a été utile autant aux uns qu'aux autres. Le seul vœu que nous puissions faire ensemble, c'est que cette rencontre, si fructueuse, puisse perdurer le plus longtemps possible...