moteur de recherche

L'ETERNELLE JEUNESSE
28.02.2012 14:27 Age: 8 yrs

L'ETERNELLE JEUNESSE

Category: Les articles de l'année

par Eric FIAT

L'ETERNELLE JEUNESSE : BONNE OU MAUVAISE NOUVELLE ?

L'information est toute fraiche : des chercheurs de l'Institut de génomique de Montpellier seraient parvenus à rajeunir des cellules de peau de patients centenaires.

L'Auteur :

Eric FIAT est Maître de conférences HDR à l'Université de Paris-Est Marne-la-Vallée. Il y dirige le Master et Doctorat de philosophie pratique. Il est l'auteur de l'ouvrage remarqué : Grandeurs et misères des hommes - Petit traité de dignité publié chez Larousse en 2010.

 

L'ETERNELLE JEUNESSE : BONNE OU MAUVAISE NOUVELLE ?

(Article paru partiellement dans le Figaro du 15 novembre 2011)

L'information est toute fraiche : des chercheurs de l'Institut de génomique de Montpellier seraient parvenus à rajeunir des cellules de peau de patients centenaires. Proche réalisation de l'espoir de l'éternelle jeunesse ? Il est trop tôt pour le dire. Ne transformons pas trop vite une trouvaille en une révolution, une découverte scientifique locale en une mutation anthropologique radicale. Ce qu'en revanche nous pouvons faire déjà, c'est interroger notre époque sur l'image qu'elle se fait du vieillissement, époque qui semble avoir fait du cri de Don Diègue son credo : « Ô rage ! Ô désespoir ! Ô vieillesse ennemie ! »
Le premier enseignement de ladite découverte est que l'homme qui cherche l'éternelle jeunesse ne se baignera plus dans les eaux de la claire fontaine, ne boira plus aux sources d'éternelle jouvence. Plus sûrement il s'adressera à savant portant blouse blanche. Quoiqu'encore très formé par la lecture des contes l'homme moderne a profondément subi l'influence des sciences, qui l'invitent à regarder filtres d'amour, baguettes magiques, pierres philosophales, tapis volants et eaux lustrales comme les matériaux désuets de belles histoires plutôt que comme les remèdes efficaces à ses tourments existentiels. Oui, ce n'est plus des enchanteurs et des druides, des prêtres et des sages qu'il espère la réalisation de ses fantasmes (voler, être invisible, être aimé à loisir, être toujours serein, ne pas mourir, rajeunir), mais des scientifiques.
Sommes-nous en train de soupçonner ces derniers d'avoir cherché au bout de leur pipette ce que les magiciens n'ont su trouver au bout de leur baguette ? Ce soupçon serait bien malvenu, parce que nos savants ne cherchaient pas le secret de l'éternelle jeunesse. Leur but n'était pas que les hommes retrouvent leur chevelure, les femmes la beauté de leur buste et qu'à nouveau Géronte courre de bosquets en fourrés. Nobles étaient leurs intentions, scientifiques parce qu'il s'agissait de comprendre le phénomène du vieillissement cellulaire ; thérapeutiques parce qu'il s'agissait éventuellement d'en tirer le moyen de redonner à un homme dont les cellules pulmonaires sont abîmées une bonne respiration, à un autre dont les neurones meurent sa vivacité d'esprit, ou à un grand brûlé sa peau. Ce que d'abord méritent nos savants, c'est notre gratitude.
Mais notre gratitude se mâtine d'effroi, parce que cette découverte surgit dans un monde dont l'allergie au vieillissement ne laisse pas d'inquiéter, comme en témoigne l'essor exponentiel de la chirurgie esthétique  ; dans un monde qui semble faire de la vieillesse une maladie. Ce qu'elle n'est pas ! La vieillesse s'inscrit dans la logique métamorphique de la vie, et si elle peut s'accompagner de pathologies elle n'est pas une pathologie. Surtout, on aimerait proposer cette idée, que si vieillir et mourir est parfois terrible, ne pas vieillir et ne pas mourir le serait peut-être plus encore, comme bien des mythes l'ont dit. Le désir du Juif errant, condamné à errer pour l'éternité sur la terre sans jamais pouvoir trouver le repos du tombeau n'est-il pas d'abord le désir qu'enfin cela s'arrête ? Parce que le lieu où l'on ne meure pas, c'est très exactement l'enfer.  Enfer dont les insomniaques ont quelque idée, qui voudraient que le soir leur apporte enfin ce repos qu'il leur refuse obstinément. Or l'analogie de la mort et du sommeil est bien connue : « la mort est un sommeil sans rêve. »
Alors on voudrait rappeler à un monde qui risque de s'emparer d'une découverte magnifique pour la détourner de ces premiers objectifs ce que surent dire du vieillissement Homère à sa manière, Brassens à la sienne. Homère d'abord, qui nous raconte l'étonnant choix d'Ulysse, renonçant à l'immortalité promise par l'immortelle déesse Calypso pour rejoindre sa mortelle, sa vieillissante, sa trop humaine Pénélope. Et le Brassens de l'admirable Saturne, dieu du temps qui « joue à bousculer les roses », et certes altère la femme aimée : « Cette saison c'est toi, ma belle, Qui a fait les frais de son jeu, Toi qui a payé la gabelle d'un grain de sel dans tes cheveux », sans que cependant le désamour s'ensuive :

C'est pas vilain les fleurs d'automne,
Et tous les poètes l'ont dit.
Je te regarde et je te donne
Mon billet qu'ils n'ont pas menti.
Je sais par cœur toutes tes grâces
Et, pour me les faire oublier
Il faudra que Saturne en fasse
Des tours d'horloge de sablier !
Et la petite pisseuse d'en face
Peut bien aller se rhabiller.

Oui, on peut aimer les signes du passage du temps sur un visage aimé, et des fleurs la fragilité, l'éphémérité. Parce que si vieillir est parfois terrible, ne pas vieillir le serait peut-être plus encore. On voudrait qu'au moment où notre époque célèbre légitimement une découverte prometteuse elle ne l'oublie pas tout à fait.


[1]  Sur ce thème, voir notamment le récent et passionnant ouvrage du philosophe Jean-François Mattéi, Philosophie de la chirurgie esthétique - Une chirurgie nommée désirs,

[2]  Comme le disait si bien Umberto Eco le disait dans L’Île du jour d’avant.

[3]  Platon, Apologie de Socrate.