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Présentation
30.08.2017 09:51 Il y a: 25 days

Présentation

Qu'est-ce que l' « Ecole éthique de la Salpêtrière » ?

   L'« école éthique de la Salpêtrière » n'est pas un nom officiel ou administratif mais un vocable qui circule de bouches à oreilles depuis plus d'une décennie. Elle est née du philosophe Claude Bruaire, pionnier de l'introduction de la philosophie dans les études médicales (Fac de médecine de Tours) et a été relayée avec force par Dominique Folscheid qui aboutit en 1995 à un partenariat issu des volontés communes de Alain Cordier, alors Directeur général de l'AP-HP et des responsables de l'Université de Marne-la-Vallée (devenue Paris-Est Marne-la-Vallée). Ce partenariat est plus que jamais, actif et fécond.  

   L'école en question a trouvé en la Salpêtrière un lieu symbolique fort pour la transmission d'un enseignement en éthique médicale et hospitalière. Y circule un état d'esprit philosophique fait d'impertinence et de vigilance à l'égard des oublis modernes concernant la vie humaine.  

   Si le philosophe Eric Fiat porte aujourd'hui le flambeau, entouré de jeunes collaborateurs (David Smadja, Bertrand Quentin), l' « école éthique de la Salpêtrière », c'est aussi ce réseau impressionnant d'anciens étudiants du secteur médical, social et hospitalier.  

   La revue en ligne ETHIQUE, La vie en question est née en 1991 en version papier et prend en 2012 un second souffle sous sa version en ligne pour relayer les travaux d'hier et d'aujourd'hui de cette école. 

 

   Chaque mois est proposé un article liminaire dans le domaine des questions éthiques. Suivent des comptes rendus de mémoires et de thèses, afin de communiquer à tous ceux qui en ont besoin, le résultat de recherches unissant étroitement expérience professionnelle et réflexion de fond.

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La Transmission :

De Claude Bruaire à l’Ecole éthique de la Salpêtrière

 

par Pierre MAGNARD

 

Article référencé comme suit :

Magnard, P (2015) "La Transmission. De Claude Bruaire à l’Ecole éthique de la Salpêtrière", in Ethique. La vie en question, septembre 2015.

 

"J'avais un camarade, un pareil je n'en aurai jamais." La célébration d'un anniversaire réclame une cantilène. C'était en 1979 à Poitiers, où ma gestion du Centre de recherche sur Hegel m'amenait à l'inviter chaque mois à nous rejoindre depuis Tours où il exerçait encore ses talents. Nous nous étions connus au Conseil National des Universités, où nous avions été élus sur la même liste. Ses prises de paroles aux débats du Centre restent mémorables, car, au-delà de la querelle d'interprétation sur tel ou tel texte classique, Claude Bruaire (1932-1986), puisqu'il s'agit de lui, élevait les grandes questions de la tradition philosophique jusqu'aux problèmes sociétaux qui étaient alors les nôtres. Et c'est ainsi qu'un jour il nous fit part de son engagement auprès du Comité d'éthique du C.H.U de Tours et des enseignements d'un type nouveau qu'il mettait en place à l'intention des praticiens du monde hospitalier, afin de développer une prise de conscience sur le passage du théorique au pratique. La science la plus accomplie, la compétence la plus performante suffisent-elles pour franchir allègrement le seuil de la prise de responsabilité dans l'exécution du geste médical ? Plus la puissance technique était grande plus l'indécidable croissait. Il y avait là un hiatus qui pouvait prendre parfois les dimensions d'un abîme. Enseigne-t-on l'éthique de la décision dans les amphis des facultés de médecine ? Ce devait être le rôle des philosophes ; ceux-ci se retranchent sur leur incompétence, faisant implicitement l'aveu que la question éthique naît toujours de la réduction à un seuil de pauvreté bien plus radical que celui où se pose la question épistémique : le doute a pu être parfois pour certains un "mol oreiller", l'incertitude morale jamais. Tu ne sais pas ; on ne te demande pas de savoir mais d'agir ; toute la science du monde ne fait rien à l'affaire, car c'est d'aléatoire qu'il s'agit ; c'est bien une affaire d'éthique qui incombe tout d'abord au philosophe. Et le "qu'y puis-je ?" était encore plus lancinant que le fut jamais le "que sais-je ?" devant ce constat d'impuissance, j'entends encore Bruaire marteler ces mots qui lui revenaient d'un débat récent entre nous sur Plotin : "on donne ce qu'on n’a pas. On donne ce qu'on n'est pas." Aucun d'entre nous ne pouvait rester indifférent aux problèmes posés par la morale ordinaire sans que celle-ci y put répondre. La science et la technologie apportaient tous les jours au praticien un surcroît de puissance sans lui en donner la maîtrise. Les philosophes se perdaient en des débats byzantins à mille lieues des vraies questions. Comme aujourd'hui, l'opinion se prévalait en ce défaut de la pensée pour occuper le terrain. Tributaire de l'opinion qui en revanche il s'ingénie à manipuler, le politique ne cherchait pas à résoudre les problèmes -ce n'est pas son affaire- mais s'évertuait, comme toujours, à en normaliser l'énoncé pour qu'ils soient résolus d'avance. La "bio-éthique", concoctée par maints comités Théodule, se chargeait d'assurer le "politiquement correct". On comprend la véhémence de Bruaire.

 

Passé dès 1979 en Sorbonne, il y poursuivit son combat sans déserter le chantier tourangeau. Pourquoi fallut-il qu'une maladie inexorable le frappât en plein effort ? Il sut en relever admirablement le défi, s'ingéniant à assurer la poursuite de son oeuvre après lui. Tu m'as montré, cher Claude, qu'on peut regarder la mort en face et continuer à vivre en donnant imperturbablement un sens à sa vie ! Lors de notre dernière rencontre, à quelques semaines de son décès, il me donna ses vues me concernant : "Tu me succèderas en Sorbonne et tu créeras un Centre d'éthique médicale." Je lui faisais remarquer que rien ne me prédisposait à lui succéder et que ce n'était pas ma modeste participation aux travaux du Comité d'éthique du C.H.V de Poitiers qui m'autorisait à porter un tel projet. Il me répondit avec gravité qu'il est parfois donné à celui qui est déjà entre deux mondes de voir au-delà de l'instant présent et c'est pourquoi il me demandait de savoir saisir l'opportunité le jour où elle se présenterait. Nous étions en 1986.

 

Elu l'année suivante en Sorbonne, je pensais avec émotion à Claude Bruaire, sans que la présidence que j'eus alors à exercer pendant cinq ans de la section de "Philosophie, épistémologie, Histoire des sciences et des techniques" du Comité National du C.N.R.S m'offrit, en dépit des recommandations d'interdisciplinarité, la moindre occasion de créer un Centre d'Ethique médicale. Ce ne fut qu'en 1993, alors que je n'y pensais plus du tout, qu'une lucarne s'entrouvrît dans un horizon saturé de projets. Chargé d'une mission d'évaluation au Ministère de l'Enseignement supérieur, où une gestion longtemps laxiste des crédits de recherche exigeait que l'on fît justice d'attributaires fantômes, je me vis offrir, en récompense de mes bons et loyaux services, un centre de recherche par le secrétaire d'Etat aux Universités, qui n'était autre que Monsieur François Fillon. Passée ma surprise devant une telle proposition, je me souvins de la prédiction de Claude Bruaire et je suggérais la création d'un centre d'éthique médicale au ministre qui me donnait deux mois pour en bâtir le projet, en définir le programme, en déterminer les règles d'exercice. N'avais-je pas fait faire à la République l'économie de ces officines de normalisation, qui ne travaillaient qu'au plan de l'opinion et n'avaient d'autre but que de déplacer les problèmes faute de les vouloir résoudre ?

 

Ce n'est pas que j'eus la prétention d'y parvenir. Qu'est-ce donc, selon vous, que la médecine, me demandait-on au Ministère ? Pour moi, répondis-je, ce ne saurait être une science, non plus qu'un art ou une technique, puisque je n'y ai pas été initié, c'est, pour ce que j'en puis connaître, un regard, le regard qu'à travers médecins, infirmières, infirmiers, aides-soignants, bref à travers tous les personnels de santé, notre société porte sur la souffrance et sur la mort, particulièrement le regard qu'elle porte sur les êtres en situation de précarité, dans leurs commencements ou en fin d'existence. C'est le regard aussi qu'au sein du monde hospitalier, de haut en bas de l'édifice, les participants du système se portent les uns sur les autres. Ce regard précisément modifié chez les uns par un surcroît de puissance dû aux avancées de la technique, chez les autres par une décrue d'humilité, ne méritait-il pas d'être modifié ? Il est des époques en effet où ce n'est pas la lumière qui manque au regard, mais le regard qui manque à la lumière. Ce n'est donc pas un programme que je soumettais au ministre deux mois plus tard mais une déclaration d'intention ou plutôt une charte de nos devoirs envers le malheur. C'est donc un blanc-seing qu'il me signait généreusement. A ceux à qui je devais faire appel - j'avais en effet obtenu l'exorbitante prérogative de désigner le titulaire de l'enseignement magistral - il appartenait d'en remplir jour après jour, année après année, la page blanche et c'est vous tous qui, vingt ans durant, sous l'égide de Dominique Folscheid, puis d'Eric Fiat, l'avez fait.

 

Aujourd'hui c'est tout un corpus que nous mettons à la disposition du public, une somme considérable d'observations qui, parce qu'elles furent des pierres d'achoppement du jugement éthique, sont devenues des paradigmes, une quarantaine de thèses innovantes, inventives et courageuses au jury desquelles j'ai souvent eu l'honneur d'être associé, au moins trente-cinq ouvrages édités, diffusés, largement reçus, qui sont notre trésor, notre honneur et notre fierté, et qui font de nous tous des passeurs d'humanité. Une parfaite cohérence entre toutes ces productions en dépit de leur grande diversité atteste que notre centre est devenu une école de pensée, encore qu'au départ elle ne voulut préjuger de rien. Comment donc peut-on faire école ? C'est sur ce miracle de la transmission que je voulais m'interroger maintenant.

 

L'image qui s'impose est celle d'une catena aurea. L'anneau d'amarrage de la chaîne ne pouvait être que l'oeuvre de Claude Bruaire, L'être et l'esprit (1983), La force de l'esprit avec Emmanuel Hirsch (1986), Une éthique de la médecine (1989), Le droit de Dieu (1992), La philosophie du corps (2009). N'était-il pas celui de notre génération qui avait été, plus qu'un compagnon de route, l'entraîneur ? Il l'avait toujours été à contre-courant, de façon à la fois intempestive et très opportune. Philosophe de l'esprit, il nous parlait du corps, non que nous ayons à nous réapproprier celui-ci pour l'avoir méconnu par trop d'intellectualité, ainsi que nous le recommandait alors Ivan Illitch, mais pour que dans un contexte de culte du corps, nous sachions ne pas réduire l'homme à sa manifestation : je ne suis pas mon corps même si mon corps m'est indispensable pour que j'existe. Comment satisfaire alors à toutes les exigences de cette relation nécessaire, sans qu'on en soit aliéné ? Tous les sophismes justifiant tant l'I.V.G. que l'euthanasie relevaient, selon Bruaire, de cette pétition de principe qui réduit l'être humain à sa manifestation, alors qu'originaire et fondamentale, il y a, en amont de nos existences, un principe vital, une puissance d'énergie créatrice. Tous les débats sur le corps, sur les protocoles de soins, sur le traitement qu'on en peut faire, sur le respect qu'on lui doit, semblaient avoir oublié un partenaire aussi discret qu'essentiel, aussi silencieux qu'actif, que Bruaire appelait l'esprit. Pouvait-on, en un tel procès, refuser son témoignage pour des motifs de convenance, d'opportunité ou d'usage, à seule fin de normaliser le discours et de rendre licite l'illégitime ? Bruaire coupait court à ce glissement, s'interdisant un énoncé du problème qui, par l'économie de tel paramètre, le résolvait à moindre frais. Selon lui, c'était le droit de Dieu qui imposait à l'homme le devoir d'exister, dans les conditions mêmes que le destin lui avait imposées. Comment de ce haut lieu passer sur l'autre rive, où la vie nous attend ?

 

C'est là que se révèle le mystère de la transmission, sa puissance créatrice, sa folle liberté. Je m'en étais fait depuis toujours le défenseur. Contre mes condisciples qui en étaient les détracteurs, mon aîné Gilles Deleuze en son apologie du rhizome, un autre aîné Michel Foucault qui faisait déjà devant moi l'apologie d'une humanité "hors sol" comme nous avions déjà nos poulets ou nos endives "hors sol", mes condisciples Pierre Bourdieu et Jacques Derrida pour qui transmission était synonyme d'aliénation. A l'école de mes élèves, dans ma première classe, il y a cinquante-neuf ans, au lycée Banville de Moulins, où j'avais justement remplacé Pierre Bourdieu, je fis l'épreuve de la fécondité de la transmission, plus gratifiante pour l'émetteur que pour le récepteur. Revenons sur cette expérience originaire : impression d'une disproportion entre un savoir à profusion ou, du moins, que l'on croit tel, et une ignorance satisfaite d'elle-même, illusion du maître qui croit qu'il va donner, méfiance de la classe qui, c'est le cas de le dire, ne veut rien savoir. Il me fallut un mois de vaine rhétorique pour inverser cette situation et voir naître, en mes élèves comme en moi-même, un désir de savoir sur fond de pauvreté. Mon savoir incommunicable était devenu ignorance socratique et leur ignorance satisfaite était devenu désir de vérité. Mais cette vérité, pouvaient-ils l'attendre de moi qui ne savait plus rien ? Nous allions ensemble faire l'épreuve que la vérité est quelque chose que l'on partage dans la conscience de notre mutuel dénuement. Elle n'est surtout pas quelque chose que l'on donne, que l'on distribuerait, que l'on dispenserait, a fortiori que l'on imposerait. Ma parole vide allait à leur rencontre et parfois me revenait pleine, chargée de sens dont tout mon auditoire avait bien voulu me créditer et que je découvrais avec émerveillement. La transmission commence à l'instant où l'élève se fait maître du maître. Donne celui qui n'a rien, mais qui accueille et reçoit.

 

Le don, comme nous l'avait enseigné Marcel Mauss, est aliénant, conquérant parce que dominateur. Il a vite fait de consacrer le dominus et c'est ainsi qu'il asservi s'il n'est compensé, équilibré, réajusté par un contre-don. A l'élève de savoir le produire, s'il veut s'approprier la donation, donateur à son tour pour ne pas se laisser aliéner par le don reçu. Si le savoir veut affranchir, il faut que l'élève le fasse sien, qu'il en devienne l'origine, qu'il en éprouve en lui-même le jaillissement. Ce que Platon décrit dans l'Alcibiade ce n'est guère moins qu'un a-rebours de la relation magistrale, quand le disciple devient le maître. Transmettre, pour Socrate, c'est prendre conscience de la radicale ignorance et inspirer, avec le sentiment de sa pauvreté, un amour dévorant de la vérité. La passion est communicative : le jeune esclave du Ménon construit lui-même la solution du problème de géométrie ; Alcibiade se met en mesure de chercher ce que sa prétentieuse suffisance lui dissimulait. Mais alors transmet-on encore quelque chose ? L'aventure du Centre d'éthique médicale pourra peut-être nous le dire. Nous étions solidement ancrés dans les certitudes que nous avait laissées Claude Bruaire, mais elles ne pouvaient être qu'à usage propre : on ne communique pas ses certitudes ; dès l'instant où on voudrait les faire partager, elles deviennent incertaines. Nous avons tous fait l'expérience de l'incommunicabilité de nos convictions les plus assurées tant que nous les gardons pour nous, ébranlées, fragilisées, précarisées quand nous n'avons pu les faire partager. Rien ne sert alors de camper solidement sur des positions si cette solidité nous enferme sur nous-même et nous condamne à la forclusion. Transmettre c'est s'abandonner à celui à qui l'on donne et à qui l'on se donne, comme si le point d'appui passait de nous à lui. Il faut savoir lâcher prise, perdre pied, pour se ressaisir ailleurs et autrement. Transmettre, c'est se risquer à la réception que l'autre pourra faire de nous-même, c'est se perdre sans jamais être sûr de se retrouver ou plutôt en s'étant assuré que d'une chose, c'est qu'on ne se retrouvera jamais le même ; c'est donc bien hasarder ses convictions, c'est mettre en jeu les certitudes et non pas prendre appui sur elles. Plus que le don qui oblige parce qu'il est sûr de lui, c'est l'abandon, car on joue à âme perdue.

 

Qu'importe ! Nous n'avions rien à transmettre, ni savoir, ni doctrine, ni savoir-faire, tout juste une morale par provision, comme disait prudemment le grand Descartes. Il y a justement de morale que provisoire, sinon elle est dogmatique, tyrannique, totalitaire, et elle n'est déjà plus la morale, car la morale doit savoir constamment se remettre en cause, au libre jeu d'un amour qui toujours improvise. Elle doit aussi attendre de l'autre sa seule caution. On croit pouvoir partir de soi, comme si on allait gagner le monde à ses conceptions et nourrir les autres de sa propre subsistance ; on veut avoir raison, détenir la raison, arraisonner les autres, alors que c'est autrui qui nous garde le sens. Henri Gouhier, qui fut mon mentor en mes premiers débuts, me confiait quelle surprise avait été pour lui ce retournement : longtemps occupé de lui-même, il se cherchait en Barrès, comme en Maine de Biran et en Bergson, et c'est l'autre qu'il découvrait en son irréductible altérité se transportant en lui pour coïncider avec ce qu'il avait d'absolument singulier, afin de l'arracher à sa forclusion. C'est dans la mesure où j'aurais été une chance pour l'autre, que j'aurais fait un premier pas en direction de mon propre secret.

 

Si nous n'avions rien à transmettre, c'est que la transmission est, elle-même, son objet. Le passage de témoin et c'est ce qui fait sa grandeur, passage d'humanité quand le disciple devient maître aux yeux étonnés de son maître, consacré dans son état par cette dépossession et cette fonction. Cette inversion de la relation maître-disciple est ce qui fait notre fécondité : nous ne produisons pas du savoir, nous produisons de l'humanité. Nous sommes dans le droit fil de la tradition socratique. Un savoir ou un savoir-faire peuvent se vendre, les sophistes grecs le savaient. Socrate s'en avisa pour se départir d'eux : pas plus que la sagesse, l'éthique médicale n'est une marchandise appelée à circuler et à renchérir en circulant ; c'est un billet à ordre que créditerait moins la signature de l'émetteur que la confiance du récepteur.

 

La sagesse a toujours eu ses lignages ; on parlait autrefois de phylum et de concatenatio, la consistance résidant moins dans ce qui est transmis que dans la transmission elle-même, qui fait vivre l'Académie de Platon du Jardin Akadémos à la villa Carregi, c'est à dire du 4e siècle avant J.C. à Marsile Ficin qui meurt en 1499, soit vingt siècles continus de création et de morale. La modernité eut la prétention de se vouloir inaugurale. Pourtant Descartes lui-même demeurait fasciné par les grandes chaînes de raison qui portent le développement du savoir. Marin Mersenne lui fit remarquer que la chaîne était en fait une "machine simple", ayant pour fonction de transporter et de transformer le mouvement et que la force de cette machine augmentait en passant d'un anneau au suivant. Bel exemple pour dire la force croissante de notre chaîne d'or, dont il m'est échu d'être le point de départ c'est-à-dire le "maillon faible".

 

L’article est issu d’une conférence donnée le 20 juin 2015 en l’honneur des 20 ans de l'Ecole éthique de la Salpêtrière.


L'auteur :

Philippe SVANDRA est né le 23 mai 1959. Après être entré dans le monde hospitalier avec un diplôme d'infirmier, il devient cadre supérieur de santé et formateur au Pôle formation du Centre Hospitalier Sainte Anne. Il est docteur en philosophie et a publié Le soignant et la démarche éthique en 2009.

QUAND LA PHILOSOPHIE RENCONTRE LE SOIN...

 

Petite contribution à une histoire de l’Ecole éthique de la Salpêtrière

 

Un peu d'histoire ….

Je me souviens, c'était en 2000, j'étais alors cadre de santé dans un service de maladies infectieuses, autre nom pour dire SIDA à cette époque, mon collègue et ami Christian Gilioli   m'avait parlé d'un lieu particulier où soignants et philosophes se retrouvaient, ce lieu portait le nom un peu énigmatique d' "espace éthique". Cette structure originale avait été créée quelques années plus tôt, en 1995, sous l'impulsion du directeur général de l'AP-HP de l'époque, Alain Cordier. Pour l'anecdote, il faut savoir que ce directeur, grand admirateur d'Emmanuel Levinas, avait cédé son logement de fonction, qui se trouve traditionnellement en face de Notre Dame à l'hôtel Miramion, pour y installer les locaux de l'espace éthique.
Le pari d'Alain Cordier était pourtant loin d'être gagné. Estimant que les soignants, englués dans un quotidien si pesant, seraient peu enclin à s'intéresser à la philosophie, nombreux étaient ceux qui doutaient de la réussite d'une telle entreprise. On considérait alors ce projet avec un peu de condescendance, voire comme une lubie de directeur. Pourtant, il s'est rapidement avéré que l'espace éthique répondait à un réel besoin puisque dès sa création il trouva son public. Alain Cordier avait donc vu juste, le pari était gagné. Face à ce succès l'espace éthique fut déplacé quelques années plus tard dans une aile de l'hôpital Saint Louis.
Je me rappelle de grands moments, comme les premières conférences du soir d'Eric Fiat, sur des thèmes comme la dignité, l'hospitalité, l'angoisse, la fatigue ou la pudeur. Ces conférences affichaient régulièrement complet, on refusait même du monde dans une salle qui pourtant pouvait accueillir un peu plus de quatre-vingt personnes. Nous étions également un nombre conséquent à suivre les interventions de David Smadja qui venait de la philosophie politique et nous parlait alors du livre de Hans Jonas, Principe responsabilité. C'est l'époque où j'ai pu assister aux interventions de Suzanne Rameix sur les sources philosophiques de l'éthique médicale qui, je me souviens, étaient d'une très grande clarté. Autre grand souvenir, le séminaire que nous proposait Robert Misrahi sur Spinoza.
Pris dans l'ambiance, je me suis rapidement inscrit au DESS puis au DEA organisé par l'Université de Marne la Vallée sous la responsabilité de Dominique Folscheid, qui sera quelques années plus tard mon directeur de thèse. J'ai pu découvrir avec d'autres soignants (médecins, psychologues, infirmières, kinésithérapeutes,…) ce continent largement inconnu qu'était pour nous la philosophie. Les années passant, et malgré la concurrence d'autres proposition de formation éthique sur Paris, nombreux étaient les nouveaux soignants à venir s'inscrire à notre DESS de philosophie pratique pour suivre avec ferveur les enseignements de Dominique Folscheid, Eric Fiat et David Smadja. Un peu plus tard, les mêmes continuant en DEA venaient participer au séminaire du jeudi soir du Professeur Folscheid au 1er étage de l'école d'infirmière de la Salpétrière dans le devenu célèbre amphi. 107 où de nombreuses et brillantes soutenances de doctorat eurent lieu.
En 2006, sous l'impulsion du docteur Michel Geoffroy sera ensuite crée dans ce même esprit un Diplôme Universitaire d'éthique soignante et hospitalière, d'abord à l'Institut de Formation des Cadres de Santé de Ville Evrard, puis à Sainte Anne. Ces deux cursus continuent et se développent, ils sont devenus un véritable vivier car nombreux sont ceux qui poursuivent la formation aujourd'hui en master. C'est ainsi qu'un nombre important de soignants de toute catégorie est passé par ces diverses formations (DU, DESS,  DEA, Master, Doctorat). Ils sont aujourd'hui les porteurs d'une conception véritablement philosophique de l'éthique médicale et soignante.
L'aventure continue puisqu'aujourd'hui le DEA est devenu un master et tous les ans des professionnels du soin achèvent leur cursus et soutiennent leur thèse. L'ensemble de ces enseignements qu'a créé et fait si bien vivre Dominique Folscheid est depuis septembre 2011 sous responsabilité d'Eric Fiat. David Smadja est toujours fidèle au poste et Bertrand Quentin est venu rejoindre l'équipe pédagogique en 2011. Ainsi, les graines patiemment semées par Dominique Folscheid depuis plus de quinze ans ont poussées et ont portées de beaux fruits.

 

Pourquoi la philosophie ?

A la lumière de cette expérience qui est donc commune maintenant à un nombre non négligeable de soignants, la question serait au fond de savoir ce que cet enseignement  philosophique a pu nous apporter ?  Il me semble assurément plus facile de dire d'abord ce qu'il ne nous a pas apporté. A cet égard, jamais il n'a été question de fournir aux étudiants un quelconque "prêt à penser", aucune solution clés en main ne nous a été proposée… et c'est tant mieux ! Nos enseignants n'ont jamais tenté de nous apporter la "bonne parole" du haut de leur savoir. L'expérience d'ailleurs le montre, toute position surplombante est légitimement très mal vécue par les soignants. Le philosophe n'est pas plus un guide qu'un prescripteur. A cet égard, le terme même d'éthicien est ici assurément à proscrire.
Alors à quoi a donc pu nous servir cet enseignement, et plus généralement qu'est-ce que la philosophie peut apporter au soin et un philosophe à l'hôpital ? Pour répondre à cette question, il faudrait peut être revenir à la fonction qu'avait Socrate auprès de ses concitoyens à Athènes,… celle de les déranger, les questionner, les bousculer. Il se voulait être un poisson-torpille, un taon, et bien je crois que nous avons besoin de cela, d'hommes et de femmes qui nous questionnent et nous dérangent, qui remettent parfois en cause notre doxa, nos habitudes, nos certitudes. Il s'agit de nous obliger à expliciter ce qui nous semble aller de soi, de nous pousser ainsi dans nos retranchements en nous rappelant sans cesse la leçon socratique, celle qui nous enseigne que "savoir qu'on ne sait pas", c'est le premier des savoirs. L'objectif est plus concrètement de mettre à l'épreuve notre langage, nos formules qui nous font dire par exemple d'un malade en réanimation qu'il a été techniqué, …voire équipé, ou qui, dans le milieu de l'obstétrique, nous fait dire d'une grossesse qu'elle est précieuse parce qu'elle a été obtenue par Procréation Médicalement Assistée (PMA).
La philosophie doit donc nous déranger, nous inquiéter, nous réveiller de "notre sommeil dogmatique". Sans pour autant être paralysé par l'angoisse, la pratique de la philosophie doit donc nous empêcher d'être totalement tranquille. Elle a pour vocation de faire naître et de préserver en nous ce sentiment d'inquiétude mêlé d'étonnement qui est à l'origine de toute réflexion véritablement philosophique. Le fait de n'être jamais totalement en paix avec soi-même et le monde n'en constitue-t-il pas le premier acte ? Il s'agit alors de rappeler les vertus de cette inquiétude qui constituent à bien des égards pour un soignant un véritable devoir professionnel. Pour jouer son rôle de déstabilisation, et de nous empêcher de penser en rond, de nous satisfaire de nos savoirs, la philosophie doit cependant veiller à conserver son extériorité en allant jusqu'à assurer une fonction d'étrangeté. En réinterrogeant ainsi du dehors ce que nous discernons mal du dedans, ce détour par la philosophie doit nous placer dans une tension salutaire entre "étrangeté" et "familiarité". Pour l'acteur, celui qui est dans l'agir quotidien, l'exigence d'une prise de recul s'impose. Si une forme d'intuition est sans doute nécessaire, celle-ci a besoin parfois d'être mise à distance, médiatisée, afin d'être analysée puis comprise. Merleau Ponty écrivait dans son Eloge de la philosophie en ce sens :
Obéir les yeux fermés est le commencement de la panique, et choisir contre ce que l'on comprend le commencement du scepticisme. Il faut être capable de recul pour être capable d'un engagement vrai.
Ainsi, aujourd'hui, je me rends compte rétrospectivement à quel point cet enseignement a pu modifier mon regard sur le soin. Cette rencontre a été (n'ayons pas peur des mots) une forme de révélation, un dévoilement (une Aléthéïa). Cette révélation n'est pas à entendre dans un sens religieux  mais de manière littérale, dans le sens premier, c'est-à-dire "ce qui dévoile", "ce qui fait apparaître", comme lorsqu'à la lointaine époque des pellicules argentiques le révélateur faisait apparaître peu à peu l'image photographique. Ainsi, la philosophie nous a aidés à penser des pratiques que se pratiquent, il faut bien l'avouer, bien souvent sans se penser.

 

Trouver le problème !

A cet égard, la philosophie, souvent considérée comme une activité théorique, voire contemplative, possède une vertu pratique. Elle n'est donc pas seulement comme le voudrait Platon, une contemplation, ni, comme Descartes le prétend, une réflexion ; elle est d'abord une production de quelque chose de particulier qui a pour nom "concept". Ainsi, selon Gilles Deleuze : "le philosophe c'est quelqu'un qui crée des concepts". La philosophie devient dès lors une discipline aussi créatrice, aussi inventive que bien d'autres disciplines. Il ne faut cependant jamais oublier qu'un concept "ça n'existe pas tout fait", on ne le trouve pas dans une espèce de "ciel étoilé" où il attendrait patiemment qu'un philosophe le saisisse, non les concepts il faut les créer puis ensuite les faire vivre.
Certes, souvent ils peuvent nous sembler abstraits, … mais  en apparence seulement. Car si l'on cherche à comprendre la raison de leur création, on se rend compte que chaque concept cherche à répondre à un problème bien précis. Une fois que l'on a compris à quel problème il répond, tout devient beaucoup plus clair, plus concret… et passionnant. Un concept en même temps qu'il est créé, répond en effet à un problème qui le sous-tend. La seule condition pour qu'un concept existe c'est donc qu'il ait une nécessité, qu'il réponde à de vrais problèmes. C'est lui qui empêche à la pensée d'être une simple opinion, un simple avis, un bavardage. Dans ces conditions, faire de la philosophie c'est constituer des problèmes qui ont un sens. Pour nous autres acteurs du soin, il s'agit en pratique moins de les créer que de savoir les faire revivre, c'est-à-dire leur donner de nouveaux problèmes. En effet, créés en d'autre temps par des grands auteurs parfois très anciens, ils gardent étonnamment un pouvoir explicatif souvent intact qu'il nous revient de trouver. Ils nous font alors avancer dans la compréhension des problèmes de notre époque.
Pour illustrer ce point de vue, nous pouvons nous référer à notre propre expérience de professionnel de santé au sein de ce qui est devenue aujourd'hui "l'école éthique de la Salpêtrière". En effet, si nous avons chacun de nous, à un moment donné de notre vie professionnelle, fait ce choix de la philosophie, c'est bien que nous étions face à un questionnement, une inquiétude, une aporie, un problème. Ces questions nous les avons portées au cours de notre formation au travers notamment de nos mémoires ou de nos thèses. En suivant l'enseignement des philosophes ou en lisant leurs ouvrages nous avons découvert des concepts éclairants qui ont constitués autant de clés de compréhension. Grâce à ce travail notre questionnement a gagné en rigueur, et surtout ce cheminement nous permis de mieux appréhender les enjeux de la médecine et du soin, et donner in fine du sens à nos pratiques.
Toutefois ce gain n'est pas à sens unique. En effet, de leur côté nous fournissons à nos enseignants philosophes une "matière première" inestimable, nous alimentons leur réflexion conceptuelle. En leur livrant nos problèmes de soin, nous leur donnons l'occasion de mettre à l'épreuve du réel leurs pensées.
C'est ainsi que les soignants deviennent un peu philosophes et les philosophes un peu soignants... Ne serait-ce pas l'intérêt de cette rencontre qui a débuté il y a maintenant plus de quinze ans. Un rapprochement qui a été utile autant aux uns qu'aux autres. Le seul vœu que nous puissions faire ensemble, c'est que cette rencontre, si fructueuse, puisse perdurer le plus longtemps possible...