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JOURNEE DES BETES 2012
25.07.2012 00:00 Age: 7 yrs

JOURNEE DES BETES 2012

Category: Les événements écoulés

JOURNEE D'ETUDE : "DROITS DES HOMMES, DROITS DES ANIMAUX"

Le samedi 12 mai 2012 à l'Institut Del Duca, 10 rue Alfred de Vigny à Paris.

SYNTHESE D'UNE JOURNEE ENSOLEILLEE

 

 

 

UNE JOURNEE D'ETUDE ENSOLEILLEE...





Ce samedi 12 mai 2012, sous les ors de la Fondation Del Duca, fut une magnifique journée d'étude.


UN PROLOGUE :


Eric FIAT (1), philosophe, MCF HDR à l'Université de Paris-Est Marne-la-vallée a lancé les hostilités avec une épigramme de Georges Bataille :

" une telle vue [sur l'animalité] m'approche du moment où […] la distincte clarté de la conscience m'éloignera le plus, finalement, de cette vérité inconnaissable qui, de moi-même au monde, m'apparaît pour se dérober " (2)

" Hostilités " ? Il ne s'agissait pas de guerre. Mais " tension " néanmoins. Tension parce que la littérature était censée pouvoir approcher du mystère auquel l'animal nous convie, plus justement peut-être qu'à travers ce que l'histoire de la philosophie nous aurait proposé. L'humanisme reconnu chez un Abraham amené à sacrifier une bête plutôt que son fils se serait rejoué chez un Descartes sacrifiant la bête sur l'autel de la " pensée ", chez un Kant sur l'autel de la " fin en soi ", chez un Heidegger sur celui de l' " éclairage du monde " et jusqu'à un Levinas sur l'autel du " Visage ".
Il s'agissait donc d'ouvrir la journée sur la question de la légitimité de ce " geste sacrificiel ". Définir un " propre de l'homme " impliquait-il en creux la non-reconnaissance de l'animal ?


LE STATUT DE L'ANIMAL : QUESTIONS ÉTHIQUES, RÉPONSES JURIDIQUES


    Philippe PEDROT (3), juriste, enseignant à l'Université européenne de Bretagne, ainsi qu'à celle de Toulon, nous faisait le plaisir de risquer le droit sur la question de l'animalité.
    Loin d'un discours hautain et corporatiste, ce que nous avons entendu était un effort pour atteindre la juste distance : " Tout ne peut pas être judiciarisé. Il doit y avoir d'autres modes de régulation sociale ". Le droit n'est pas une science, ne sera jamais dans une application mécanique de règles. Mais il ne doit pas non plus être " mou ", dans une allégeance aux " faits ". " Le droit met debout une société " car, comme le langage, il est institution (étymologiquement issu du latin STARE).
    Qu'en est-il alors du droit face à l'animal ?
La première qualité du juriste est de distinguer, de qualifier. Un régime juridique est issu d'une qualification juridique. Le droit renvoie ainsi à une représentation du monde, qui exerce un tri, notamment entre les " choses " et les " personnes ". Jusque là, l'animal entrait dans la catégorie juridique des " choses ". Devons-nous changer de paradigme ? Faut-il faire maintenant de l'animal un " sujet de droit " ?
    Philippe Pedrot remarque qu'il n'y a pas, par arbitraire, par effet de mode, de " sujet de droit ". Le droit ne qualifie ainsi qu'un être qui peut accomplir des actes juridiques, qui peut être l'auteur de ses actes et donc avoir une responsabilité qui lui sera imputée. Il ne sera pas imputé à la bête de responsabilité ; elle ne peut donc être un sujet de droit.
    Doit-on en rester là ?
Depuis le Code civil de 1804 qui place l'animal dans la catégorie des " biens ", le droit s'est un peu infléchi. Le propriétaire n'a plus tous les droits sur ce type de " bien ". La prise en compte de la potentielle souffrance animale a amené le droit en direction d'une protection des bêtes, en direction d'une responsabilisation des propriétaires (loi du 10 juillet 1976 et du 6 janvier 1999). Tel est donc le message de Philippe Pedrot : nui amènerait à une dilution de tous les rapports et à un changement anthropologique problématique àe pas céder aux sirènes anthropomorphiques q travers des " droits animaliers " reconnus sur le mode des " droits de l'homme ". Plutôt que de changer les catégories juridiques, Philippe Pedrot appelle à un aménagement qui tienne compte d'un regard plus large, d'une prise en compte de l'écosystème. L'humanisme doit être intégré dans une attention au biotope.



LES ANIMAUX : UNE ÉPREUVE POUR LA JUSTICE ?


    Corine PELLUCHON (4), philosophe, MCF HDR à l'Université de Poitiers, reprenait alors le flambeau.
Elle relevait tout d'abord ce lieu commun qui voudrait que dans la Genèse, Dieu aurait donné aux hommes toute liberté pour user des bêtes. Le texte rappelle que " Dieu fit les bêtes […] selon leur espèce " (5). Ce qui sous-entend que chaque espèce peut avoir des besoins propres et qu'il y a une attention à avoir en cette direction (ex : le besoin naturel pour les volailles d'étendre leurs ailes doit nous interdire ces minuscules cages d'élevage en batteries qui génèrent des comportements stéréotypiques inquiétants).
    Le second lieu commun qui donnerait à Descartes la responsabilité de l'exacerbation de la maîtrise de l'homme sur la planète, est également relevé. Pour Corine Pelluchon, le passage à l'élevage industrialisé, depuis une soixantaine d'années, ne peut être imputé à Descartes. Ce n'est d'ailleurs pas un philosophe de l'anthropocentrisme (cf Principes de la philosophie (1644) ; Lettre à Chanut du 6 juin 1647). Il n'y a pas non plus un maléfique projet occidental, mais une série de déviations qui pouvaient ne pas avoir lieu.
    
Corine Pelluchon insiste dans un premier temps sur le thème de la justice, en tant qu'attitude à avoir vis à vis des animaux. Nous n'avons pas le droit d'imposer aux bêtes d'élevage une vie diminuée au point qu'elles en souffrent à l'excès. L'homme n'a pas un droit absolu sur les animaux (truies gestantes sur des stalles, poussins mâles (non aptes à la ponte) jetés vivants au broyeur etc.). Il faut refuser et dénoncer les " arguments paresseux " (ex : l'idée d'un " contrat domestique " entre l'éleveur et le cochon qui lui devrait la vie).
    " Manger est un acte politique " nous dit avec force la philosophe. Il faut regarder en face ce qu'il en coûte de manger de la viande. Cela a effet un coût, pour les bêtes comme aux hommes. Pour ceux qui travaillent en abattoirs, il y a une usure : la loi Gramont de 1850 avait déjà amené à placer les abattoirs hors des villes. De nos jours le turn-over du personnel y est important, vu la difficulté psychique qu'il y a à supporter ce qui s'y déroule. Le foie gras implique également une douleur animale insigne. " Ce plaisir humain n'est donc pas innocent. Il nous accuse ".
    Corine Pelluchon en appelle à Lévinas qui en exergue d'Autrement qu'être ou au-delà de l'essence citait une phrase de Pascal :

" C'est là ma place au soleil. Voilà le commencement et l'image de l'usurpation de toute la terre " (6).

Même si la question animale n'a pas été celle de Lévinas, nous pouvons prolonger l'inquiétude de ce dernier en direction de l'autre, mais de l'autre animal.

    Dans un second temps, la philosophe insiste sur les implications indispensables de la question animale au niveau de l'organisation politique.
    Le droit (avec une " Déclaration des droits de l'animal " bourrée de contradictions) ne serait en effet pas le bon niveau pour penser l'animal. C'est politiquement qu'il faut faire entrer cette problématique dans nos vies. Refuser la non transparence, la clandestinité qui gangrène les bonnes intentions affichées à l'égard de l'animal. Il faudrait envisager les choses de manière systémique. Nous savons que le problème de l'alimentation sera le problème crucial du XXIe siècle et que donner aux 7 milliards d'humains une nourriture carnée chaque jour dépasserait les possibilités de la terre. Il faut donc commencer localement par mieux enseigner la nutrition pour ne pas se focaliser sur les protéines animales, réfléchir sur l'agriculture, exiger la transparence et exiger de nos représentants politiques de tenir nos engagements.
    Il nous faut une attitude de justice par rapport aux bêtes plutôt qu'exiger socialement un droit des bêtes.

 

" " SANS AUTRE FORME DE PROCÈS " : LE BESTIAIRE DES FABLES DE LA FONTAINE "


L'après-midi se poursuivait avec Céline BOHNERT, MCF en littérature du XVIIe siècle à l'Université de Reims.
Celle-ci nous rappelait le statut de Maître des eaux et forêts de La Fontaine à Château-Thierry, mais surtout, ce qui est moins connu, sa formation de juriste qui lui donnera la patine pour orner ses Fables de vocabulaire juridique. Le XVIIe siècle connaît de beaucoup plus près que nous la réalité concrète et rude des bêtes. Ce n'est donc pas cela que La Fontaine veut apporter à ses lecteurs. " Il n'est pas un naturaliste. Son bestiaire n'est pas une zoologie ". Derrière ces animaux de convention, dont chaque espèce représente une vertu ou un vice humain (pélican : charité ; loup : violence), c'est la nature humaine qui doit être révélée.
Les incongruités sont légions dans les Fables. La principale étant la mise en scène répétée du procès qui est une situation pourtant typiquement humaine. Pour La Fontaine " l'homme passe sa vie à plaider ". Les causes vaines, la mauvaise foi, l'iniquité, sont le plus souvent au rendez-vous. Ce qui régit les rapports humains, c'est la violence, même si la société prétend l'avoir fait disparaître.
Céline Bohnert nous montre également une évolution du regard de La Fontaine sur les animaux au fur et à mesure des éditions et ajouts de ses Fables. La question des salons de l'époque (notamment de celui de Mme de la Sablière) est de s'interroger sur l'existence d'une âme des bêtes. A l'encontre d'une tendance cartésienne forte, La Fontaine prendrait plutôt le chemin d'un Gassendi. Plutôt que le dualisme cartésien il faudrait célébrer la faculté d'imagination (que nous aurions en partage avec les animaux).
Ce qui caractérise l'homme dans les Fables est sa méchanceté, sa perversité, son arrogance et son ingratitude à l'égard de l'animal. Au lieu d'un tout continu, où chacun pourrait avoir sa place, l'homme fait de la nature son pré carré.
Après ces moments emprunts de la légèreté de la langue du Castelthéodoricien, Céline Bohnert termine en rappelant que La Fontaine était - ce qui peut nous surprendre - qualifié de dernier grand " poète scientifique ".



CONCLUSIONS ET PERSPECTIVES


C'est à Dominique FOLSCHEID (7), professeur émérite à l'Université de Paris-Est Marne-la-Vallée et au Collège des Bernardins, que reviendra l'honneur de conclure cette journée riche.
Il évoque plusieurs phases caractérisant le rapport de l'homme à l'animal. Une première avec la divinisation animale. Une seconde avec la naturalisation de l'animal (en lien avec la parole biblique). Une troisième avec l'animalisation des humains (Code Noir, totalitarismes du XXe siècle). Avant la cinquième, bien inquiétante, qui envisage les animaux génétiquement modifiés (AGM), il nous a parlé de la tendance actuelle à l'humanisation des animaux. La " bioéthique devient zooéthique ". Les faits culturels, sociaux deviennent des faits naturels et réciproquement, dans une contamination qui n'apporte que de la confusion. Il manque ici un repérage ontologique rigoureux qui nous rappelle que ce ne sont pas leurs qualités qui permettront aux bêtes d'être rapprochées de l'humanité. Au contraire ce qui distingue l'homme de l'animal, c'est sa pauvreté ontologique (cf : Mythe du Protagoras chez Platon) qui justifiera toute son inventivité. La bête n'est pas homme parce qu'elle manque avant tout de manque, étant biologiquement déjà tout ce qu'elle doit être.
Dominique Folscheid en appelle d'abord à Aristote et à sa mise en évidence chez l'homme d'une première nature et d'une seconde nature qui se situe dans la culture et l'habitude (cf : Cette seconde nature que l'Ethique à Nicomaque nous appelle à prendre en charge pour pouvoir nous accomplir comme homme heureux et vertueux).
Hegel, enfin, est célébré, notamment avec la seconde partie de l'Encyclopédie des sciences philosophiques, la Philosophie de la nature où sont présents les outils conceptuels permettant de penser avec davantage de justesse la distinction entre notre part d'animalité, notre " âme naturelle " où l'imagination a effectivement part et notre " âme spirituelle " qui nous ouvre à la vie communautaire riche de la " Sittlichkeit " et à l'Esprit.



NOTES BIBLIOGRAPHIQUES :


(1)    Fiat E., Grandeurs et misères des hommes. Petit traité de dignité, Larousse, 2010.
(2)    Bataille G., Théorie de la religion in Oeuvres complètes VII, Gallimard, p.294.
(3)    Pedrot P., Les seuils de la vie. Biomédecine et droit du vivant, Odile Jacob.
(4)    Pelluchon C., Éléments pour une éthique de la vulnérabilité, Le Cerf, 2011.
(5)    La Bible de Jérusalem, La Genèse 1- 25, Le Cerf, 2008, p.22.
(6)    Pascal, Pensées ; Br. 295.
(7)    Folscheid D., L'esprit de l'athéisme et son destin, La Table ronde, 2003.